
Alexandre Dumas
JOSEPH
BALSAMO
Mémoires d’un médecin
Tome I
(1846 – 1848)

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Table des matières
PREMIÈRE PARTIE
Introduction I Le Mont-Tonnerre
Chapitre III Lorenza Feliciani
Chapitre V Le baron de Taverney
Chapitre VI Andrée de Taverney
Chapitre XI Maîtresse et chambrière
Chapitre XIII Philippe de Taverney
Chapitre XIV
Marie-Antoinette-Josèphe, archiduchesse d’Autriche
Chapitre XVI Le baron de Taverney
croit enfin entrevoir un petit coin de l’avenir
Chapitre XVII Les vingt-cinq louis
de Nicole
Chapitre XVIII Adieux à Taverney
Chapitre XX Où Gilbert commence à ne
plus tant regretter d’avoir perdu son écu
Chapitre XXI Où l’on fait
connaissance avec un nouveau personnage
Chapitre XXIII Le petit lever de
madame la comtesse du Barry
Chapitre XXV La salle des Pendules
Chapitre XXVI La cour du roi Pétaud
Chapitre XXVII Madame Louise de
France
Chapitre XXVIII Loque, Chiffe et
Graille
Chapitre XXXI Le brevet de Zamore
Chapitre XXXII Le roi s’ennuie
Chapitre XXXIII Le roi s’amuse
Chapitre XXXIV Voltaire et Rousseau
Chapitre XXXV Marraine et filleule
Chapitre XXXVI La cinquième
conspiration du maréchal de Richelieu
Chapitre XXXVII Ni coiffeur, ni
robe, ni carrosse
Chapitre XXXVIII La présentation

PREMIÈRE PARTIE

Sur la rive gauche du Rhin, à quelques lieues de la ville impériale de Worms, vers l’endroit où prend sa source la petite rivière de Selz, commencent les premiers chaînons de plusieurs montagnes dont les croupes hérissées paraissent s’enfuir vers le nord, comme un troupeau de buffles effrayés qui disparaîtrait dans la brume.
Ces montagnes qui, dès leur talus, dominent déjà un pays à peu près désert, et qui semblent former un cortège à la plus haute d’entre elles, portent chacune un nom expressif qui désigne une forme ou rappelle une tradition : l’une est la Chaise du Roi, l’autre la Pierre des Eglantiers, celle-ci le Roc des Faucons, celle-là la Crête du Serpent.
La plus élevée de toutes, celle qui s’élance le plus haut vers le ciel, ceignant son front granitique d’une couronne de ruines, est le Mont-Tonnerre.
Quand le soir épaissit l’ombre des chênes, quand les derniers rayons du soleil viennent dorer en mourant les hauts pitons de cette famille de géants, on dirait alors que le silence descend peu à peu de ces sublimes degrés du ciel jusqu’à la plaine, et qu’un bras invisible et puissant développe de leurs flancs, pour l’étendre sur le monde fatigué par les bruits et les travaux de la journée, ce long voile bleuâtre au fond duquel scintillent les étoiles. Alors tout passe insensiblement de la veille au sommeil. Tout s’endort sur la terre et dans l’air.
Seule au milieu de ce silence, la petite rivière dont nous avons déjà parlé, le Selzbach, comme on l’appelle dans le pays, poursuit son cours mystérieux sous les sapins de la rive ; et quoique ni jour ni nuit ne l’arrêtent, car il faut qu’elle se jette dans le Rhin qui est son éternité à elle, quoique rien ne l’arrête, disons-nous, le sable de son lit est si frais, ses roseaux sont si flexibles, ses roches si bien ouatées de mousses et de saxifrages, que pas un de ses flots ne bruit de Morsheim, où elle commence, jusqu’à Freiwenheim, où elle finit.
Un peu au-dessus de sa source, entre Albishein et Kircheim-Poland, une route sinueuse creusée entre deux parois abruptes et sillonnée de profondes ornières conduit à Danenfels. Au delà de Danenfels la route devient un sentier, puis le sentier lui-même diminue, s’efface, se perd, et l’œil cherche en vain autre chose sur le sol que la pente immense du Mont-Tonnerre, dont le mystérieux sommet, visité si souvent par le feu du Seigneur, qui lui a donné son nom, se dérobe derrière une ceinture d’arbres verts, comme derrière un mur impénétrable. En effet, une fois arrivé sous ces arbres touffus comme les chênes de l’antique Dodone, le voyageur peut continuer son chemin sans être aperçu de la plaine, même en plein jour, et son cheval fût-il plus ruisselant de grelots qu’une mule espagnole, on n’entendra point le bruit de ses grelots ; fût-il caparaçonné de velours et d’or comme un cheval d’empereur, pas un rayon d’or ou de pourpre ne percera le feuillage, tant l’épaisseur de la forêt étouffe le bruit, tant l’obscurité de son ombre éteint les couleurs.
Aujourd’hui encore que les montagnes les plus élevées sont devenues de simples observatoires, aujourd’hui encore que les légendes les plus poétiquement terribles n’éveillent qu’un sourire de doute sur les lèvres du voyageur, aujourd’hui encore cette solitude effraie et rend si vénérable cette partie de la contrée, que quelques maisons de chétive apparence, sentinelles perdues des villages voisins, ont seules apparu, à distance de cette ceinture magique, pour témoigner de la présence de l’homme dans ce pays.
Ceux qui habitent ces maisons égarées dans la solitude sont des meuniers qui laissent gaiement la rivière broyer leur blé dont ils vont porter la farine à Rockenhausen et à Alzey, ou des bergers qui, en menant paître leurs troupeaux dans la montagne, tressaillent parfois, eux et leurs chiens, au bruit de quelque sapin séculaire qui tombe de vieillesse dans les profondeurs inconnues de la forêt.
Car les souvenirs du pays sont lugubres, nous l’avons déjà dit, et le sentier qui se perd au delà de Danenfels, au milieu des bruyères de la montagne, n’a pas toujours, disent les plus braves, conduit d’honnêtes chrétiens au port de leur salut.
Peut-être même quelqu’un d’entre ses habitants d’aujourd’hui a-t-il entendu raconter autrefois à son père ou à son aïeul ce que nous allons essayer de raconter nous-mêmes aujourd’hui.
Le 6 mai 1770, à l’heure où les eaux du grand fleuve se teignent d’un reflet blanc irisé de rose, c’est-à-dire au moment où, pour tout le Rhingau, le soleil descend derrière l’aiguille de la cathédrale de Strasbourg, qui la coupe en deux hémisphères de feu, un homme qui venait de Mayence, après avoir traversé Alzey et Kircheim-Poland, apparut au delà du village de Danenfels, suivit le sentier, tant que le sentier fut visible, puis, lorsque toute trace de chemin fut effacée, descendant de son cheval et le prenant par la bride, il alla sans hésitation l’attacher au premier sapin de la redoutable forêt.
L’animal hennit avec inquiétude, et la forêt sembla tressaillir à ce bruit inaccoutumé.
– Bien ! bien ! murmura le voyageur ; calme-toi, mon bon Djérid. Voici douze lieues faites, et toi, du moins, tu es arrivé au terme de ta course.
Et le voyageur essaya de percer avec le regard la profondeur du feuillage ; mais déjà les ombres étaient si opaques, qu’on ne distinguait que des masses noires se découpant sur d’autres masses d’un noir plus épais.
Cet examen infructueux achevé, le voyageur se retourna vers l’animal, dont le nom arabe indiquait à la fois l’origine et la vélocité, et, prenant à deux mains le bas de sa tête, il approcha de sa bouche ses naseaux fumants.
– Adieu, mon brave cheval, dit-il, si je ne te retrouve pas, adieu.
Et ces mots furent accompagnés d’un regard rapide que le voyageur promena autour de lui, comme s’il eût redouté ou désiré d’être entendu.
Le cheval secoua sa crinière soyeuse, frappa du pied la terre et hennit de ce hennissement qu’il devait, dans le désert, faire entendre à l’approche du lion.
Le voyageur, cette fois, se contenta de secouer la tête de haut en bas avec un sourire, comme s’il eût voulu dire :
– Tu ne te trompes pas, Djérid, le danger est bien ici.
Mais alors, décidé sans doute d’avance à ne pas combattre ce danger, l’aventureux inconnu tira de ses arçons deux beaux pistolets aux canons ciselés et à la crosse de vermeil, puis avec le tire-bourre de leur baguette, il les déchargea l’un après l’autre, en extirpant la bourre et la balle, puis enfin il sema la poudre sur le gazon.
Cette opération terminée, il remit les pistolets dans les fontes.
Ce n’est pas tout.
Le voyageur portait à sa ceinture une épée à poignée d’acier ; il déboucla le ceinturon, le roula autour de l’épée, passa le tout sous la selle, l’assujettit avec l’étrier, de façon à ce que la pointe de l’épée correspondît à l’aine du cheval et la poignée à l’épaule.
Enfin, ces formalités étranges accomplies, le voyageur secoua ses bottes poudreuses, ôta ses gants, fouilla dans ses poches, et y ayant trouvé une paire de petits ciseaux et un canif à manche d’écaille, il les jeta l’un après l’autre par-dessus son épaule, sans même regarder où ils allaient tomber.
Cela fait, après avoir passé une dernière fois la main sur la croupe de Djérid, après avoir respiré, comme pour donner à sa poitrine tout le degré de dilatation qu’elle pouvait acquérir, le voyageur chercha inutilement un sentier quelconque, et n’en voyant point, il entra au hasard dans la forêt.
C’est le moment, nous le croyons, de donner à nos lecteurs une idée exacte du voyageur que nous venons de faire apparaître à leurs yeux, et qui est destiné à jouer un rôle important dans le cours de notre histoire.
Celui qui après être descendu de cheval venait de s’aventurer si hardiment dans la forêt, paraissait être un homme de trente à trente-deux ans, d’une taille au-dessus de la moyenne, mais si admirablement pris, qu’on sentait circuler tout à la fois la force et l’adresse dans ses membres souples et nerveux. Il était vêtu d’une espèce de redingote de voyage de velours noir à boutonnières d’or ; les deux bouts d’une veste brodée apparaissaient au-dessous des derniers boutons de cette redingote, et une culotte de peau collante dessinait des jambes qui eussent pu servir de modèle à un statuaire, et dont l’on devinait la forme élégante à travers des bottes de cuir verni.
Quant à son visage, qui avait toute la mobilité des types méridionaux, c’était un singulier mélange de force et de finesse : son regard, qui pouvait exprimer tous les sentiments, semblait, lorsqu’il s’arrêtait sur quelqu’un, plonger dans celui sur lequel il s’arrêtait deux rayons de lumière destinés à éclairer jusqu’à son âme. Ses joues brunes avaient été, cela se voyait tout d’abord, hâlées par les rayons d’un soleil plus brûlant que le notre. Enfin, une bouche grande, mais belle de forme, s’ouvrait pour laisser voir un double rang de dents magnifiques que la haleur du teint faisait paraître plus blanches encore. Le pied était long, mais fin ; la main était petite, mais nerveuse.
À peine celui dont nous venons de tracer le portrait eut-il fait dix pas au milieu des noirs sapins, qu’il entendit de rapides piétinements vers l’endroit où il avait laissé son cheval. Son premier mouvement, mouvement sur l’intention duquel il n’y avait point à se tromper, fut de retourner sur ses pas ; mais il se retint. Cependant, ne pouvant résister au désir de savoir ce qu’était devenu Djérid, il se haussa sur la pointe des pieds, dardant son regard par une éclaircie ; entraîné par une main invisible qui avait dénoué sa bride, Djérid avait déjà disparu.
Le front de l’inconnu se plissa légèrement, et quelque chose comme un sourire crispa ses joues pleines et ses lèvres ciselées à fines arêtes.
Puis il continua son chemin vers le centre de la forêt.
Pendant quelques pas encore, le crépuscule extérieur pénétrant à travers les arbres guida sa marche ; mais bientôt ce faible reflet venant à lui manquer, il se trouva dans une nuit tellement épaisse que, cessant de voir où il mettait le pied et craignant sans doute de s’égarer, il s’arrêta.
– Je suis bien venu jusqu’à Danenfels, dit-il tout haut, car de Mayence à Danenfels il y a une route ; j’ai bien été de Danenfels à la Bruyère-Noire, parce que de Danenfels à la Bruyère-Noire il y a un sentier ; je suis bien venu de la Bruyère-Noire ici, quoiqu’il n’y eût ni route ni sentier, car j’apercevais la forêt ; mais ici, je suis forcé de m’arrêter : je n’y vois plus.
À peine ces mots étaient-ils prononcés dans un dialecte moitié français, moitié sicilien, qu’une lumière jaillit subitement à cinquante pas à peu près du voyageur.
– Merci, dit-il ; maintenant que cette lumière marche, je la suivrai.
Aussitôt la lumière marcha sans oscillation, sans secousse, avançant d’un mouvement égal, comme glissent sur nos théâtres ces flammes fantastiques dont la marche est réglée par le machiniste et le metteur en scène.
Le voyageur fit encore cent pas à peu près, puis il crut entendre comme un souffle à son oreille.
Il tressaillit.
– Ne te retourne pas, dit une voix à droite, ou tu es mort !
– Bien, répondit sans sourciller l’impassible voyageur.
– Ne parle pas, dit une voix à gauche, ou tu es mort !
Le voyageur s’inclina sans parler.
– Mais si tu as peur, articula une troisième voix qui, pareille à celle du père d’Hamlet, semblait sortir des entrailles de la terre, si tu as peur, reprends le chemin de la plaine, cela signifiera que tu renonces, et on te laissera retourner d’où tu viens.
Le voyageur se contenta de faire un geste de la main, et continua sa route.
La nuit était si sombre et la forêt si épaisse, que, malgré la lueur qui le guidait, le voyageur n’avançait qu’en trébuchant. Durant une heure à peu près, la flamme marcha, et le voyageur la suivit sans faire entendre un murmure, sans donner un signe de crainte.
Tout à coup elle disparut.
Le voyageur était hors de la forêt. Il leva les yeux ; à travers le sombre azur du ciel scintillaient quelques étoiles.
Il continua de marcher en avant dans la direction où avait disparu la lumière, mais bientôt il vit surgir devant lui une ruine, spectre d’un vieux château.
En même temps son pied heurta des décombres.
Aussitôt un objet glacé se colla sur ses tempes et mura ses yeux. Dès lors il ne vit plus même les ténèbres.
Un bandeau de linge mouillé emprisonnait sa tête. C’était chose convenue sans doute, c’était au moins chose à laquelle il s’attendait, car il ne fit aucun effort pour enlever ce bandeau. Seulement il étendit silencieusement la main comme fait un aveugle qui réclame un guide.
Ce geste fut compris, car à l’instant même une main froide, aride, osseuse, se cramponna aux doigts du voyageur.
Il reconnut que c’était la main décharnée d’un squelette ; mais si cette main eût été douée du sentiment, elle eût, de son côté, reconnu que la sienne ne tremblait pas.
Alors le voyageur se sentit rapidement entraîné pendant l’espace de cent toises.
Soudain la main quitta la sienne, le bandeau s’envola de son front, et l’inconnu s’arrêta : il était arrivé au sommet du Mont-Tonnerre.
Au milieu d’une clairière formée par des bouleaux chauves de vieillesse, s’élevait le rez-de-chaussée d’un de ces châteaux en ruines que les seigneurs féodaux semèrent jadis dans l’Europe au retour des croisades.
Les porches sculptés de fins ornements, et dont chaque cavité, au lieu de la statue, mutilée et précipitée au pied de la muraille, recelait une touffe de bruyères ou de fleurs sauvages, découpaient sur un ciel blafard leurs ogives dentelées par les éboulements.
Le voyageur, en ouvrant les yeux, se trouva devant les marches humides et moussues du portique principal : sur la première de ces marches se tenait debout le fantôme à la main osseuse qui l’avait amené jusque-là.
Un long suaire l’enveloppait de la tête au pied ; sous les plis du linceul, ses orbites sans regard étincelaient, sa main décharnée était étendue vers l’intérieur des ruines, et semblait indiquer au voyageur, comme terme de sa route, une salle dont l’élévation au-dessus du sol cachait les parties inférieures, mais aux voûtes effondrées de laquelle on voyait trembler une lumière sourde et mystérieuse.
Le voyageur inclina sa tête en signe de consentement. Le fantôme monta lentement un à un et sans bruit les degrés, et s’enfonça dans les ruines ; l’inconnu le suivit du même pas tranquille et solennel sur lequel il avait toujours réglé sa marche, franchit un à un à son tour les degrés qu’avait franchis le fantôme, et entra.
Derrière lui se referma, aussi bruyamment qu’un mur vibrant d’airain, la porte du porche principal.
À l’entrée d’une salle circulaire vide, tendue de noir et éclairée par trois lampes aux reflets verdâtres, le fantôme s’était arrêté.
À dix pas de lui le voyageur s’arrêta à son tour.
– Ouvre les yeux, dit le fantôme.
– J’y vois, répondit l’inconnu.
Tirant alors avec un geste rapide et fier une épée à deux tranchants de son linceul, le fantôme frappa sur une colonne de bronze qui répondit au coup par un mugissement métallique.
Aussitôt et tout autour de la salle des dalles se soulevèrent et des fantômes sans nombre, pareils au premier, apparurent armés chacun d’une épée à double tranchant et prirent place sur des gradins de même forme que la salle où se reflétait particulièrement la lueur verdâtre des trois lampes et où ils semblaient, confondus avec la pierre par leur froideur et leur immobilité, des statues sur leurs piédestaux.
Chacune de ces statues humaines se détachait étrangement sur la draperie noire qui, comme nous l’avons dit, couvrait les murs.
Sept sièges étaient placés en avant du premier degré ; sur ces sièges étaient assis six fantômes qui paraissaient des chefs ; un de ces sièges était vide.
Celui qui était assis sur le siège du milieu se leva.
– Combien sommes-nous ici, mes frères ? demanda-t-il en se tournant du côté de l’assemblée.
– Trois cents, répondirent les fantômes d’une seule et même voix qui tonna dans la salle, puis presque aussitôt alla se briser sur la tenture funéraire des murailles.
– Trois cents, reprit le président, dont chacun représente dix mille associés ; trois cents épées qui valent trois millions de poignards.
Puis se retournant vers le voyageur.
– Que désires-tu ? lui demanda-t-il.
– Voir la lumière, répondit celui-ci.
– Les sentiers qui mènent à la montagne de feu sont âpres et durs ; ne crains-tu pas de t’y engager ?
– Je ne crains rien.
– Une fois que tu auras fait encore un pas en avant, il ne te sera plus permis de retourner en arrière. Songes-y.
– Je ne m’arrêterai qu’en touchant le but.
– Es-tu prêt à jurer ?
– Dictez-moi le serment et je le répéterai.
Le président leva la main, et d’une voix lente et solennelle prononça les paroles suivantes :
– « Au nom du Fils crucifié, jurez de briser les liens charnels qui vous attachent encore à père, mère, frères, sœurs, femme, parents, amis, maîtresses, rois, bienfaiteurs, et à tout être quelconque à qui vous auriez promis foi, obéissance ou service. »
Le voyageur, d’une voix ferme, répéta les paroles qui venaient de lui être dictées par le président qui, passant au deuxième paragraphe du serment, reprit avec la même lenteur et la même solennité :
– « De ce moment vous êtes affranchi du prétendu serment fait à la patrie et aux lois : jurez donc de révéler au nouveau chef que vous reconnaissez ce que vous avez vu ou fait, lu ou entendu, appris ou deviné, et même de rechercher et d’épier ce qui ne s’offrirait pas à vos yeux. »
Le président se tut, et l’inconnu répéta les paroles qu’il venait d’entendre.
– « Honorez et respectez l’aqua tofana, reprit le président sans changer de ton, comme un moyen prompt, sur et nécessaire de purger le globe par la mort ou l’hébétation de ceux qui cherchent à avilir la vérité ou à l’arracher de nos mains. »
Un écho n’eût pas plus fidèlement reproduit ces paroles que ne le fit l’inconnu ; le président reprit :
– « Fuyez l’Espagne, fuyez Naples, fuyez toute terre maudite, fuyez la tentation de rien révéler de ce que vous allez voir et entendre, car le tonnerre n’est pas plus prompt à frapper que ne le sera à vous atteindre, en quelque lieu que vous soyez, le couteau invisible et inévitable.
« Vivez au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. »
Il fut impossible, malgré la menace que contenaient ces dernières lignes, de surprendre aucune émotion sur le visage de l’inconnu, qui prononça la fin du serment et l’invocation qui le suivit avec un accent aussi calme qu’il en avait prononcé le commencement.
– Et maintenant, continua le président, ceignez le front du récipiendaire avec la bandelette sacrée.
Deux fantômes s’approchèrent de l’inconnu, qui inclina la tête : l’un d’eux lui appliqua sur le front un ruban aurore chargé de caractères argentés, entremêlés de la figure de Notre Dame de Lorette, l’autre en noua derrière lui les deux bouts à la naissance du col.
Puis ils s’écartèrent, en laissant de nouveau l’inconnu seul.
– Que demandes-tu ? lui dit le président.
– Trois choses, répondit le récipiendaire.
– Lesquelles ?
– La main de fer, le glaive de feu, les balances de diamant.
– Pourquoi désires-tu la main de fer ?
– Pour étouffer la tyrannie.
– Pourquoi désires-tu le glaive de feu ?
– Pour chasser l’impur de la terre.
– Pourquoi désires-tu les balances de diamant ?
– Pour peser les destins de l’humanité.
– Es-tu préparé pour les épreuves ?
– Le fort est préparé à tout.
– Les épreuves ! les épreuves ! s’écrièrent plusieurs voix.
– Retourne-toi, dit le président.
L’inconnu obéit et se trouva en face d’un homme pâle comme la mort, garrotté et bâillonné.
– Que vois-tu ? demanda le président.
– Un criminel ou une victime.
– C’est un traître qui, après avoir fait le serment que tu as fait, a révélé le secret de l’ordre.
– C’est un criminel alors.
– Oui. Quel châtiment a-t-il encouru ?
– La mort.
Les trois cents fantômes répétèrent :
– La mort !
Au même instant le condamné, malgré des efforts surhumains, fut entraîné dans les profondeurs de la salle : le voyageur le vit se débattre et se tordre aux mains de ses bourreaux ; il entendit sa voix sifflant à travers l’obstacle du bâillon. Un poignard étincela, reflétant comme un éclair la lueur des lampes, puis on entendit frapper un coup mat, et le bruit d’un corps tombant lourdement sur le sol retentit sourd et funèbre.
– Justice est faite, dit l’inconnu en se retournant vers le cercle effrayant, dont les regards avides avaient, à travers leurs suaires, dévoré ce spectacle.
– Ainsi, dit le président, tu approuves l’exécution qui vient d’avoir lieu ?
– Oui, si celui qui vient d’être frappé fut véritablement coupable.
– Et tu boirais à la mort de tout homme qui, comme lui, trahirait les secrets de l’association sainte ?
– J’y boirais.
– Quelle que fût la boisson ?
– Quelle qu’elle fût.
– Apportez la coupe, dit le président.
L’un des deux bourreaux s’approcha alors du récipiendaire et lui présenta une liqueur rouge et tiède dans un crâne humain monté sur un pied de bronze.
L’inconnu prit la coupe des mains du bourreau, et la levant au-dessus de sa tête :
– Je bois, dit-il, à la mort de tout homme qui trahira les secrets de l’association sainte.
Puis abaissant la coupe à la hauteur de ses lèvres, il la vida jusqu’à la dernière goutte et la rendit froidement à celui qui la lui avait présentée.
Un murmure d’étonnement courut par l’assemblée, et les fantômes semblèrent se regarder entre eux à travers leurs linceuls.
– C’est bien, dit le président. Le pistolet !
Un fantôme s’approcha du président, tenant d’une main un pistolet et de l’autre une balle de plomb et une charge de poudre.
À peine le récipiendaire daigna-t-il tourner les yeux de son côté.
– Tu promets donc obéissance passive à l’association sainte ? demanda le président.
– Oui.
– Même si cette obéissance devait s’exercer sur toi-même ?
– Celui qui entre ici n’est pas à lui, il est à tous.
– Ainsi, quelque ordre qu’il te soit donné par moi, tu obéiras ?
– J’obéirai.
– À l’instant même ?
– À l’instant même.
– Sans hésitation ?
– Sans hésitation.
– Prends ce pistolet et charge-le.
L’inconnu prit le pistolet, fit glisser la poudre dans le canon, l’assujettit avec une bourre, puis laissa tomber la balle, qu’il assura avec une seconde bourre, après quoi il amorça l’arme.
Tous les sombres habitants de l’étrange demeure le regardaient avec un morne silence, qui n’était interrompu que par le bruit du vent se brisant aux angles des arceaux rompus.
– Le pistolet est chargé, dit froidement l’inconnu.
– En es-tu sûr ? demanda le président.
Un sourire passa sur les lèvres du récipiendaire qui tira la baguette et la laissa couler dans le canon de l’arme qu’elle dépassa de deux pouces.
Le président s’inclina en signe qu’il était convaincu.
– Oui, dit-il, il est en effet chargé et bien chargé.
– Que dois-je en faire ? demanda l’inconnu.
– Arme-le.
L’inconnu arma le pistolet, et l’on entendit au milieu du profond silence qui accompagnait les intervalles du dialogue le craquement du chien.
– Maintenant, reprit le président, appuie la bouche du pistolet contre ton front.
Le récipiendaire obéit sans hésiter.
Le silence s’étendit sur l’assemblée, plus profond que jamais ; les lampes semblèrent pâlir, ces fantômes étaient bien véritablement des fantômes, car pas un n’avait d’haleine.
– Feu, dit le président.
La détente partit, la pierre étincela sur la batterie ; mais la poudre du bassinet seule prit feu, et aucun bruit n’accompagna sa flamme éphémère.
Un cri d’admiration s’échappa de presque toutes les poitrines, et le président, par un mouvement instinctif, étendit la main vers l’inconnu.
Mais deux épreuves ne suffisaient point aux plus difficiles, et quelques voix crièrent :
– Le poignard ! le poignard !
– Vous l’exigez ? demanda le président.
– Oui, le poignard ! le poignard ! reprirent les mêmes voix.
– Apportez donc le poignard, dit le président.
– C’est inutile, fit l’inconnu, en secouant la tête d’un air de dédain.
– Comment, inutile ? s’écria l’assemblée.
– Oui, inutile, reprit le récipiendaire d’une voix qui couvrait toutes les voix ; inutile, je vous le répète, car vous perdez un temps précieux.
– Que dites-vous là ? s’écria le président.
– Je dis que je sais tous vos secrets, que ces épreuves que vous me faites subir sont des jeux d’enfant, indignes d’occuper un instant des être sérieux. Je dis que cet homme assassiné n’est point mort ; je dis que ce sang que j’ai bu était du vin renfermé dans une outre aplatie sur sa poitrine et caché sous ses vêtements ; je dis que la poudre et les balles de ce pistolet sont tombées dans la crosse au moment où, en armant le chien, j’ai fait jouer la bascule qui les engloutit. Reprenez donc votre arme impuissante, bonne à effrayer les lâches. Relève-toi donc, cadavre menteur : tu n’épouvanteras pas les forts.
Un cri terrible fit retentir les voûtes.
– Tu connais nos mystères ! s’écria le président ; tu es donc un voyant ou un traître ?
– Qui es-tu ? demandèrent ensemble trois cents voix, en même temps que vingt épées étincelaient aux mains des fantômes les plus proches, et par un mouvement régulier, comme eût été celui d’une phalange exercée, venaient s’abaisser et se réunir sur la poitrine de l’inconnu.
Mais lui, souriant, calme, relevant la tête en secouant sa chevelure sans poudre, et retenue par le seul ruban qu’on avait noué autour de son front :
– Ego sum qui sum, dit-il, je suis celui qui est.
Puis il promena ses regards sur la muraille humaine qui l’entourait étroitement. À son regard dominateur les épées s’abaissèrent par mouvements inégaux, selon que ceux que l’inconnu écrasait de ce regard cédaient instantanément à son influence ou essayaient de la combattre.
– Tu viens de prononcer une imprudente parole, dit le président, et sans doute tu ne l’as prononcée que parce que tu n’en connais point la portée.
L’étranger secoua la tête en souriant.
– J’ai répondu ce que je dois répondre, dit-il.
– D’où viens-tu donc alors ? demanda le président.
– Je viens du pays d’où vient la lumière.
– Nos instructions annoncent cependant que tu viens de Suède.
– Qui vient de Suède peut venir d’orient, reprit l’étranger.
– Une seconde fois, nous ne te connaissons pas. Qui es-tu ?
– Qui je suis !… Soit, reprit l’inconnu ; je vous le dirai tout à l’heure, puisque vous feignez de ne me point comprendre ; mais auparavant je veux vous dire qui vous êtes vous-mêmes.
Les fantômes tressaillirent, et leurs glaives s’entrechoquèrent en passant de leur main gauche dans leur main droite et en se relevant à la hauteur de la poitrine de l’inconnu.
– D’abord, reprit l’étranger en étendant la main vers le président, toi qui te crois un dieu et qui n’es qu’un précurseur, toi le représentant des cercles suédois, je te dirai ton nom, pour n’avoir point besoin de te dire celui des autres. Swedenborg, les anges qui causent familièrement avec toi ne t’ont-ils pas révélé que celui que tu attendais s’était mis en chemin ?
– C’est vrai, répondit le président en relevant son linceul pour mieux voir celui qui lui parlait ; ils me l’ont dit.
Et celui qui relevait son linceul, contre toutes les habitudes des rites de la société, montrait en le relevant le visage vénérable et la barbe blanchie d’un vieillard de quatre-vingts ans.
– Bien, reprit l’étranger, maintenant à ta gauche est le représentant du cercle anglais, qui préside la loge de la Calédonie. Salut, milord. Si le sang de votre aïeule revit en vous, l’Angleterre peut espérer que la lumière éteinte se rallumera.
Les épées s’abaissèrent, la colère commençait à faire place à l’étonnement.
– Ah ! c’est vous, capitaine ? continua l’inconnu en s’adressant au dernier chef placé à la gauche du président ; dans quel port avez-vous laissé votre beau bâtiment, que vous aimez comme une maîtresse ? C’est une brave frégate, n’est-ce pas, que la Providence, et un nom qui portera bonheur à l’Amérique ?
Puis se retournant vers celui qui se tenait à la droite du président :
– À ton tour, dit-il, prophète de Zurich, voyons regarde-moi en face, toi qui as poussé jusqu’à là divination la science physionomique, et dis tout haut si dans les lignes de mon visage tu ne reconnais pas le témoignage de ma mission.
Celui auquel il s’adressait recula d’un pas.
– Allons, continua l’étranger en s’adressant à son voisin, allons, descendant de Pélage, il s’agit de chasser une seconde fois les Maures de l’Espagne. Ce sera chose facile si les Castillans n’ont point à tout jamais perdu l’épée du Cid.
Le cinquième chef resta muet et immobile ; on eût dit que la voix de l’inconnu l’avait changé en pierre.
– Et à moi, reprit le sixième chef, allant au-devant des paroles de l’inconnu, qui semblait l’oublier, à moi, n’as-tu rien à me dire ?
– Si fait, répondit le voyageur en fixant sur divination un de ces regards perçants qui fouillaient les cœurs ; si fait, j’ai à te dire ce que Jésus dit à Judas : je te le dirai tout à l’heure.
Celui auquel il s’adressait devint plus pâle que son linceul, tandis qu’un murmure courant par toute l’assemblée semblait demander compte au récipiendaire de cette étrange accusation.
– Tu oublies le représentant de la France, dit le président.
– Celui-là n’est point parmi nous, répondit l’étranger avec hauteur, et tu le sais bien, toi qui parles, puisque voilà son siège vide. Maintenant rappelle-toi que les pièges font sourire celui qui voit dans les ténèbres, qui agit malgré les éléments et qui vit malgré la mort.
– Tu es jeune, reprit le président, et tu parles avec l’autorité d’un dieu… Réfléchis bien, à ton tour : l’audace n’étourdit que les hommes irrésolus ou ignorants.
Un sourire de suprême dédain se dessina sur les lèvres de l’étranger.
– Vous êtes tous irrésolus, dit-il, puisque vous ne pouvez agir sur moi ; vous êtes tous ignorants, puisque vous ne savez pas qui je suis, tandis qu’au contraire je sais, moi, qui vous êtes : donc je réussirais près de vous rien qu’avec de l’audace ; mais à quoi sert l’audace à celui qui est tout-puissant ?
– La preuve de cette puissance, dit le président, la preuve, donnez-nous-la.
– Qui vous a convoqués ? demanda l’inconnu, passant du rôle d’interrogé à celui d’interrogateur.
– Le cercle suprême.
– Ce n’est pas sans but, dit l’étranger en se retournant vers le président et vers les cinq chefs, que vous êtes venus, vous de Suède, vous de Londres, vous de New-York, vous de Zurich, vous de Madrid, vous de Varsovie, vous tous enfin, continua-t-il en s’adressant à la foule, des quatre parties du monde, pour vous réunir dans le sanctuaire de la foi terrible.
– Non, sans doute, répondit le président, nous venons au-devant de celui qui a fondé un empire mystérieux en orient, qui a réuni les deux hémisphères dans une communauté de croyances, qui a enlacé les mains fraternelles du genre humain.
– Y a-t-il un signe certain auquel vous puissiez le reconnaître ?
– Oui, dit le président, et Dieu a daigné me le dévoiler par l’intermédiaire de ses anges.
– Vous seul connaissez ce signe, alors ?
– Moi seul le connais.
– Vous n’avez révélé ce signe à personne ?
– À personne au monde.
– Dites-le tout haut.
Le président hésita.
– Dites, répéta l’étranger avec le ton du commandement, dites, car le moment de la révélation est venu !
– Il portera sur la poitrine, dit le chef suprême, une plaque de diamant, et sur cette plaque étincelleront les trois premières lettres d’une devise connue de lui seul.
– Quelles sont ces trois lettres ?
– L. P. D.
L’étranger écarta d’un mouvement rapide sa redingote et son gilet, et sur sa chemise de fine batiste apparut, resplendissante comme une étoile de flamme, la plaque de diamant sur laquelle flamboyaient les trois lettres de rubis.
– LUI ! s’écria le président épouvanté ; serait-ce lui ?
– Celui que le monde attend ! dirent avec anxiété les chefs.
– Le Grand Cophte ! murmurèrent trois cents voix.
– Eh bien ! s’écria l’étranger avec l’accent du triomphe, me croirez-vous maintenant quand je vous répéterai pour la seconde fois : Je suis celui qui est ?
– Oui, dirent les fantômes en se prosternant.
– Parlez, maître, dirent le président et les cinq chefs, le front incliné vers la terre ; parlez, et nous obéirons.
Il se fit un silence de quelques secondes, pendant lequel l’inconnu parut recueillir toutes ses pensées. Puis au bout d’un instant :
– Seigneurs, dit-il, vous pouvez déposer les épées qui fatiguent inutilement vos bras et me prêter une oreille attentive ; car vous aurez beaucoup à apprendre dans le peu de paroles que je vais vous adresser.
L’attention redoubla.
– La source des grands fleuves est presque toujours divine, c’est pour cela qu’elle est inconnue ; comme le Nil, comme le Gange, comme l’Amazone, je sais où je vais, mais j’ignore d’où je viens ! Tout ce que je me rappelle, c’est que le jour où les yeux de mon âme s’ouvrirent à la perception des objets extérieurs, je me trouvais dans Médine la ville sainte, courant à travers les jardins du muphti Salaaym.
« C’était un respectable vieillard que j’aimais comme mon père, et qui cependant n’était point mon père ; car, s’il me regardait avec tendresse, il ne me parlait qu’avec respect ; trois fois par jour il s’écartait pour laisser arriver jusqu’à moi un autre vieillard dont je ne prononce le nom qu’avec une reconnaissance mêlée d’effroi ; ce vieillard respectable, auguste réceptacle de toutes les sciences humaines, instruit par les sept esprits supérieurs dans tout ce qu’apprennent les anges pour comprendre Dieu, s’appelle Althotas ; il fut mon gouverneur, il fut mon maître ; il est encore mon ami, ami vénérable, car il a deux fois l’âge du plus âgé d’entre vous. »
Ce langage solennel, ces gestes majestueux, cet accent onctueux et sévère à la fois, produisirent sur l’assemblée une de ces impressions qui se résolvent en longs frémissements d’anxiété.
Le voyageur continua :
– Lorsque j’atteignis ma quinzième année, j’étais déjà initié aux principaux mystères de la nature. Je savais la botanique, non pas cette science étroite que chaque savant circonscrit à l’étude du coin du monde qu’il habite, mais je connaissais les soixante mille familles de plantes qui végètent par tout l’univers. Je savais, quand mon maître m’y forçait, en m’imposant les mains sur le front et en faisant descendre dans mes yeux fermés un rayon de la lumière céleste, je savais, par ma contemplation presque surnaturelle, plonger mon regard sous le flot des mers, et classer ces monstrueuses et indescriptibles végétations qui flottent et se balancent sourdement entre deux couches d’eau vaseuse, et couvrent de leurs rameaux gigantesques le berceau de tous ces monstres hideux et presque sans forme que la vue de l’homme n’a jamais atteints, et que Dieu doit avoir oubliés depuis le jour où les anges rebelles forcèrent à les créer son pouvoir un instant vaincu.
« Je m’étais en outre adonné aux langues mortes et vivantes. Je connaissais tous les idiomes qui se parlent depuis le détroit des Dardanelles jusqu’au détroit de Magellan. Je lisais ces mystérieux hiéroglyphes écrits sur ces livres de granit qu’on appelle les pyramides. J’embrassais toutes les connaissances humaines, depuis Sanchoniathon jusqu’à Socrate, depuis Moïse jusqu’à saint Jérôme, depuis Zoroastre jusqu’à Agrippa.
« J’avais étudié la médecine non seulement dans Hippocrate, dans Galien, dans Averrhoës, mais encore avec ce grand maître qu’on appelle la nature. J’avais surpris les secrets des Cophtes et des Druses. J’avais recueilli les semences fatales et les semences heureuses. Je pouvais, quand le simoun et l’ouragan passaient sur ma tête, livrer à leur souffle des graines qui allaient porter loin de moi la mort ou la vie, selon que j’avais condamné ou béni la contrée vers laquelle je tournais mon visage courroucé ou souriant.
« Ce fut au milieu de ces études, de ces travaux, de ces voyages, que j’atteignis ma vingtième année.
« Un jour mon maître vint me trouver dans la grotte de marbre où je me retirais pendant la grande chaleur du jour. Son visage était à la fois austère et souriant… Il tenait à la main un flacon.
« – Acharat, me dit-il, je t’ai toujours dit que rien ne naissait, que rien ne mourait dans le monde ; que le berceau et le cercueil étaient frères ; qu’il manquait seulement à l’homme, pour voir clair dans ses existences passées, cette lucidité qui le fera l’égal de Dieu, puisque, du jour où il aura acquis cette lucidité, il se sentira immortel comme Dieu. Eh bien ! j’ai trouvé le breuvage qui dissipe les ténèbres, en attendant que je trouve celui qui chasse la mort. Acharat, j’ai bu hier ce qui manque à ce flacon ; bois le reste aujourd’hui.
« J’avais une grande confiance, j’avais une vénération suprême dans mon digne maître, et cependant ma main trembla en touchant le flacon que me présentait Althotas, comme la main d’Adam dut trembler en touchant la pomme que lui offrait Ève.
« – Bois, me dit-il en souriant.
« Alors il m’imposa les mains sur la tête, comme il avait coutume de le faire lorsqu’il voulait momentanément me douer de la double vue.
« – Dors, me dit-il, et souviens-toi.
« Je m’endormis aussitôt. Alors je rêvai que j’étais couché sur un bûcher de bois de santal et d’aloès ; un ange qui passait, portant de l’orient à l’occident la volonté du Seigneur, toucha mon bûcher du bout de l’aile, et mon bûcher prit feu. Mais, chose étrange, au lieu d’être ému par la crainte, au lieu de redouter cette flamme, je m’étendis voluptueusement au milieu des langues ardentes, comme fait le phénix, qui vient puiser une nouvelle vie au principe de toute vie.
« Alors tout ce qu’il y avait de matériel en moi disparut, l’âme seule resta, conservant la forme du corps, mais transparente, impalpable, plus légère que l’atmosphère où nous vivons, et au-dessus de laquelle elle s’éleva. Alors, comme Pythagore, qui se souvenait avoir été au siège de Troie, je me souvins des trente-deux existences que j’avais déjà vécues.
« Je vis passer sous mes yeux les siècles, comme une série de grands vieillards. Je me reconnus sous les différents noms que j’avais portés depuis le jour de ma première naissance jusqu’à celui de ma dernière mort, car, vous le savez, mes frères, et c’est un des points les plus positifs de notre croyance, les âmes, ces innombrables émanations de la divinité, qui à chacun de ses souffles s’échappent de la poitrine de Dieu, les âmes remplissent l’air, elles se distribuent en une nombreuse hiérarchie, depuis les âmes sublimes jusqu’aux âmes inférieures, et l’homme qui, à l’heure de sa naissance, aspire, au hasard peut-être, une de ces âmes préexistantes, la rend à l’heure de son trépas à une carrière nouvelle et à de successives transformations. »
Celui qui parlait ainsi parlait avec un accent si convaincu, ses yeux se levaient au ciel avec un regard si sublime, qu’à cette période de sa pensée résumant toute sa croyance, il fut interrompu par un murmure d’admiration ; l’étonnement faisait place à l’admiration, comme la colère avait fait place à l’étonnement.
– Quand je me réveillai, continua l’illuminé, je sentis que j’étais plus qu’un homme ; je compris que j’étais presque un dieu.
« Alors je résolus de vouer non seulement mon existence actuelle, mais encore toutes les existences qui me restent à vivre, au bonheur de l’humanité.
« Le lendemain, comme s’il eût deviné mon projet, Althotas vint à moi et me dit :
« – Mon fils, il y a vingt ans que votre mère expira en vous donnant le jour ; depuis vingt ans un obstacle invincible empêche votre illustre père de se révéler à vous ; nous allons reprendre nos voyages ; votre père sera parmi ceux que nous rencontrerons, il vous embrassera, mais vous ignorerez qu’il vous a embrassé.
« Ainsi tout en moi, comme dans les élus du Seigneur, devait être mystérieux : passé, présent, avenir.
« Je dis adieu au muphti Salaaym qui me bénit et me combla de présents ; puis nous nous joignîmes à une caravane qui partait pour Suez.
« Pardon, seigneurs, si je m’émeus à ce souvenir ; un jour, un homme vénérable m’embrassa, et je ne sais quel tressaillement étrange remua tout mon être quand je sentis battre son cœur.
« C’était le chérif de La Mecque, prince très magnifique et très illustre. Il avait vu des batailles, et, d’un geste de son bras, il courbait les têtes de trois millions d’hommes. Althotas se détourna pour ne pas s’émouvoir, pour ne point se trahir peut-être, et nous continuâmes notre chemin.
« Nous nous enfonçâmes en Asie ; nous remontâmes le Tigre, nous visitâmes Palmyre, Damas, Smyrne, Constantinople, Vienne, Berlin, Dresde, Moscou, Stockholm, Pétersbourg, New-York, Buenos-Ayres, Le Cap, Aden ; puis, nous retrouvant presque au point d’où nous étions partis, nous gagnâmes l’Abyssinie, nous descendîmes le Nil, nous abordâmes à Rhodes, puis à Malte ; un navire était venu au-devant du nôtre à vingt lieues en mer, et deux chevaliers de l’ordre, m’ayant salué et ayant embrassé Althotas, nous avaient conduits triomphalement au palais du grand maître Pinto.
« Sans doute, vous allez me demander, seigneurs, comment le musulman Acharat était reçu avec tant d’honneur par ceux-là même qui jurent dans leurs vœux l’extermination des infidèles. C’est qu’Althotas, catholique et chevalier de Malte lui-même, ne m’avait jamais parlé que d’un Dieu puissant, universel, ayant, avec l’aide des anges ses ministres, établi l’harmonie générale, et ayant donné à ce tout harmonieux le beau, le grand nom de Cosmos. J’étais théosophe enfin.
« Mes voyages étaient achevés ; mais la vue de toutes ces villes aux noms divers, aux mœurs opposées, ne m’avait causé aucun étonnement : c’est que rien n’était nouveau pour moi sous le soleil ; c’est que pendant le cours des trente-deux existences que j’avais déjà vécu, j’avais déjà visité les mêmes villes ; c’est que la seule chose qui me frappa, c’étaient les changements qui s’étaient opérés parmi les hommes qui les peuplaient. Alors, je pus planer en esprit au-dessus des événements et suivre la marche de l’humanité. Je vis que tous les esprits tendaient au progrès, que le progrès menait à la liberté. Je vis que tous les prophètes apparus successivement avaient été suscités par le Seigneur pour soutenir la marche chancelante de l’humanité, qui, partie aveugle de son berceau, fait chaque siècle un pas vers la lumière : les siècles sont les jours des peuples.
« Alors je me suis dit que tant de choses sublimes ne m’avaient pas été révélées pour que je les ensevelisse en moi, que c’est vainement que la montagne renferme ses filons d’or et que l’océan cache ses perles ; car le mineur obstiné pénètre au fond de la montagne ; car le plongeur descend dans les profondeurs de l’océan, et que mieux valait, au lieu de faire comme l’océan et la montagne, faire comme le soleil, c’est-à-dire secouer mes splendeurs sur le monde.
« Vous comprenez donc maintenant, n’est-ce pas, que ce n’est point pour accomplir de simples rites maçonniques que je suis venu d’orient. Je suis venu pour vous dire : Frères, empruntez les ailes et les yeux de l’aigle, élevez-vous au-dessus du monde, gagnez avec moi la cime de la montagne où Satan emporta Jésus, et jetez les yeux sur les royaumes de la terre.
« Les peuples forment une immense phalange ; nés à différentes époques et dans des conditions diverses, ils ont pris leurs rangs et doivent arriver, chacun à son tour, au but pour lequel ils ont été créés. Ils marchent incessamment, quoiqu’ils semblent se reposer, et s’ils reculent par hasard, ce n’est pas qu’ils vont en arrière, c’est qu’ils prennent un élan pour franchir quelque obstacle ou bien pour briser quelque difficulté.
« La France est à l’avant-garde des nations ; mettons-lui un flambeau à la main. Ce flambeau dût-il être une torche, la flamme qui la dévorera sera un salutaire incendie, puisqu’il éclairera le monde.
« C’est pour cela que le représentant de la France manque ici ; peut-être eût-il reculé devant sa mission… Il faut un homme qui ne recule devant rien… j’irai en France.
– Vous irez en France ? reprit le président.
– Oui, c’est le poste le plus important… je le prends pour moi ; c’est l’œuvre la plus périlleuse… je m’en charge.
– Alors vous savez ce qui se passe en France ? reprit le président.
L’illuminé sourit.
– Je le sais, car je l’ai préparé moi-même : un roi vieux, timoré, corrompu, moins vieux, moins désespéré encore que la monarchie qu’il représente, siège sur le trône de France. Quelques années à peine lui restent à vivre. Il faut que l’avenir soit convenablement disposé par nous pour le jour de sa mort. La France est la clef de voûte de l’édifice ; que les six millions de mains qui se lèvent à un signe du cercle suprême déracinent cette pierre, et l’édifice monarchique s’écroulera, et le jour où l’on saura qu’il n’y a plus de roi en France, les souverains de l’Europe, les plus insolemment assis sur leur trône, sentiront le vertige leur monter au front, et d’eux-mêmes ils s’élanceront dans l’abîme qu’aura creusé ce grand écroulement du trône de saint Louis.
– Pardon, très vénérable maître, interrompit le chef qui se tenait à la droite du président, et qu’à son accent d’un germanisme montagnard on pouvait reconnaître pour Suisse, votre intelligence a sans doute tout calculé ?
– Tout, répondit laconiquement le grand Cophte.
– Et cependant, le très vénérable maître m’excusera de lui parler ainsi ; mais sur la cime de nos montagnes, dans le fond de nos vallées, sur les rives de nos lacs, nous sommes habitués à parler aussi librement que parlent le souffle du vent et le murmure des eaux ; cependant, je le répète, je crois le moment inopportun, car voici qu’un grand événement se prépare, et auquel la monarchie française devra sa régénération. J’ai vu, moi qui ai l’honneur de vous parler, très vénérable grand maître, j’ai vu une fille de Marie-Thérèse se diriger en grande pompe vers la France, pour unir le sang de dix-sept Césars avec celui du successeur de soixante et un rois ; et les peuples se réjouissaient aveuglément, comme ils font toujours lorsqu’on relâche ou qu’on dore leur joug. Je le répète donc en mon nom et au nom de mes frères, je crois le moment inopportun.
Chacun se tourna plein de recueillement vers celui qui affrontait avec tant de calme et tant de hardiesse à la fois le mécontentement du grand maître.
– Parle, frère, dit le grand Cophte, sans paraître ému, ton avis sera suivi s’il est bon. Nous autres, élus de Dieu, nous ne repoussons personne et nous ne sacrifions point l’intérêt d’un monde au froissement de notre amour-propre.
Le député de la Suisse poursuivit au milieu d’un profond silence :
– Dans mes études j’ai réussi, très vénérable grand maître, à me convaincre d’une vérité : c’est que toujours la physionomie des hommes révèle à l’œil qui sait y lire leurs vices et leurs vertus. L’homme compose son visage, il adoucit son regard, il fait sourire ses lèvres ; tous ces mouvements musculaires sont en sa puissance ; mais le type principal de son caractère reste en saillie, lisible et irréfragable témoignage de ce qui se passe dans son cœur. Ainsi le tigre, lui aussi, a de charmants sourires et de caressantes œillades ; mais à son front bas, à ses pommettes saillantes, à son occiput énorme, à son rictus sanglant, vous le reconnaissez tigre. Le chien, de son côté, fronce le sourcil, montre ses dents et joue la rage ; mais à son œil doux et franc, à sa face intelligente, à sa démarche obséquieuse, vous le reconnaissez serviable et amical. Dieu a écrit sur les faces de chaque créature son nom et sa qualité. Eh bien ! moi, j’ai lu sur le front de la jeune fille qui doit régner en France la fierté, le courage et la charité si tendre des filles d’Allemagne ; j’ai lu sur le visage du jeune homme qui sera son époux le sang-froid calme, la mansuétude chrétienne et l’esprit minutieux de l’observateur. Or comment un peuple, et surtout ce peuple français qui n’a pas de mémoire pour le mal et qui n’oublie jamais le bien, puisqu’il lui a suffi de Charlemagne, de saint Louis et de Henri IV pour sauvegarder vingt rois lâches et cruels ; comment un peuple qui espère toujours et qui ne désespère jamais, n’aimerait-il pas une reine jeune, belle et bonne, un roi doux, clément et bon administrateur, après l’ère désastreuse et dilapidatrice de Louis XV, après ses publiques orgies et ses sournoises vengeances, après le règne des Pompadour et des du Barry ! La France ne bénira-t-elle pas des princes qui seront le modèle des vertus que j’ai citées, et qui apporteront en dot la paix européenne ? Voilà que la dauphine, Marie-Antoinette, va traverser la frontière ; l’autel et le lit nuptial s’apprêtent à Versailles ; est-ce bien le moment de commencer par la France et pour la France, votre œuvre de réformation ? Pardonnez-moi encore, mais j’ai dû dire, très vénérable seigneur, ce que je pensais au fond de l’âme, et ce que je crois de mon devoir de soumettre à votre infaillible sagesse.
À ces mots, celui qui venait de parler, et que l’inconnu avait désigné sous le nom de l’apôtre de Zurich, s’inclina, recueillant le murmure flatteur des approbations unanimes, et attendit la réponse du grand Cophte.
Elle ne se fit point attendre, et celui-ci reprit aussitôt :
– Si vous lisez dans les physionomies, très illustre frère, dit-il, moi je lis dans l’avenir. Marie-Antoinette est fière ; elle s’entêtera dans la lutte et périra sous nos attaques. Le dauphin Louis-Auguste est bon et clément ; il faiblira dans la lutte et périra comme sa femme et avec sa femme ; seulement ils périront chacun par la vertu ou le défaut contraire. Ils s’estiment en ce moment, nous ne leur donnerons pas le temps de s’aimer, et dans un an ils se mépriseront. D’ailleurs, pourquoi délibérer, frères, pour savoir de quel côté vient la lumière quand cette lumière m’est révélée, à moi ; quand je viens d’orient, conduit comme les bergers par cette étoile qui annonce une seconde régénération ? Demain je me mets à l’œuvre, et avec votre concours je vous demande vingt ans pour accomplir notre œuvre ; vingt ans suffiront si nous marchons unis et forts vers un même but.
– Vingt ans ! murmurèrent plusieurs fantômes, c’est bien long !
Le grand Cophte se retourna vers ces impatients.
– Oui, sans doute, dit-il, c’est bien long pour quiconque se figure qu’on tue un principe comme on tue un homme, avec le couteau de Jacques Clément ou avec le canif de Damiens. Insensés !… le couteau tue l’homme, c’est vrai ; mais, pareil à l’acier régénérateur, il tranche un rameau pour en faire jaillir dix autres de la souche, et à la place du cadavre royal couché dans son tombeau, il suscite un Louis XIII, tyran stupide ; un Louis XIV, despote intelligent ; un Louis XV, idole arrosée des pleurs et du sang de ses adorateurs, comme ces monstrueuses divinités que j’ai vues dans l’Inde écraser avec un monotone sourire les femmes et les enfants qui jettent des guirlandes sur les roues de leur char. Ah ! vous trouvez que c’est trop de vingt ans pour effacer le nom de roi du cœur de trente millions d’hommes, qui naguère encore offraient à Dieu la vie de leurs enfants pour racheter celle du petit roi Louis XV ! Ah ! vous croyez que c’est une tâche facile que de rendre odieuse à la France ces fleurs de lis qui, radieuses comme les étoiles du ciel, caressantes comme les parfums de la fleur qu’elles rappellent, ont porté durant mille ans la lumière, la charité, la victoire, dans tous les coins du monde ! Essayez donc, mes frères, essayez : ce n’est pas vingt ans que je vous donne, moi, c’est un siècle !
« Vous êtes épars, tremblants, ignorés les uns des autres ; moi seul sais tous vos noms ; moi seul estime, pour en faire un tout, vos valeurs divisées ; moi seul suis la chaîne qui vous relie dans un grand nœud fraternel. Eh bien ! je vous le dis, philosophes, économistes, idéologues, je veux que dans vingt ans ces principes, que vous murmurez à voix basse au foyer de la famille, que vous écrivez, l’œil inquiet, à l’ombre de vos vieilles tours, que vous vous confiez les uns aux autres, le poignard à la main, pour frapper du poignard le traître ou l’imprudent qui répéterait vos paroles plus haut que vous ne le dites ; je veux – ces principes– que vous les proclamiez tout haut dans la rue, que vous les imprimiez au grand jour, que vous les fassiez répandre dans toute l’Europe par des émissaires pacifiques, ou au bout des baïonnettes de cinq cent mille soldats qui se lèveront, combattants le la liberté, avec ces principes écrits sur leurs étendards ; enfin je veux que vous, qui tremblez au nom de la tour de Londres ; vous, au nom des cachots de l’Inquisition ; moi, au nom de cette Bastille que je vais affronter, je veux que nous riions de pitié en foulant du pied les ruines de ces effrayantes prisons, sur lesquelles danseront vos femmes et vos enfants. Eh bien ! tout cela ne peut se faire qu’après la mort, non pas du monarque, mais de la monarchie, qu’après le mépris des pouvoirs religieux, qu’après l’oubli complet de toute infériorité sociale, qu’après l’extinction enfin des castes aristocratiques et la division des biens seigneuriaux. Je demande vingt ans pour détruire un vieux monde et reconstruire un monde nouveau, vingt ans, c’est-à-dire vingt secondes de l’éternité, et vous dites que c’est trop ! »
Un long murmure d’admiration et d’assentiment succéda au discours du sombre prophète. Il était évident qu’il avait conquis toutes les sympathies de ces mystérieux mandataires de la pensée européenne.
Le grand Cophte jouit un instant de son triomphe ; puis, lorsqu’il le sentit complet, il reprit :
– Maintenant, frères, voyons, maintenant que je vais attaquer le lion dans son antre ; maintenant que je vais vouer ma vie contre la liberté du monde, que ferez-vous pour le succès de la cause à laquelle nous avons voué notre vie, notre fortune et notre liberté ? Que ferez-vous ? dites. Voilà ce que je suis venu vous demander.
Un silence, effrayant à force de solennité ; succéda à ces paroles. On ne voyait dans la sombre salle que d’immobiles fantômes absorbés dans la pensée austère qui devait ébranler vingt trônes.
Les six chefs se détachèrent des groupes et revinrent, après quelques minutes de délibération, vers le chef suprême.
Le président parla le premier.
– Moi, dit-il, je représente la Suède. Au nom de la Suède, j’offre, pour défaire le trône de Wasa, les mineurs qui ont élevé le trône de Wasa, plus cent mille écus d’argent.
Le grand Cophte tira ses tablettes et y inscrivit l’offre qui venait de lui être faite.
Celui qui était à la gauche du président parla à son tour.
– Moi, dit-il, envoyé des cercles irlandais et écossais, je ne puis rien promettre au nom de l’Angleterre, que nous trouverons ardente à nous combattre ; mais au nom de la pauvre Irlande, mais au nom de la pauvre Écosse, je promets une contribution de trois mille hommes et de trois mille couronnes par an.
Le chef suprême écrivit cette offre à côté de l’offre précédente.
– Et vous ? dit-il au troisième chef.
– Moi, répondit celui-ci, dont la vigueur et la rude activité se trahissaient sous la robe gênante de l’initié, moi, je représente l’Amérique, dont chaque pierre, chaque arbre, chaque goutte d’eau, chaque goutte de sang appartient à la révolte. Tant que nous aurons de l’or, nous le donnerons ; tant que nous aurons du sang, nous le verserons ; seulement nous ne pouvons agir que lorsque nous serons libres. Divisés, parqués, numérotés comme nous sommes, nous représentons une chaîne gigantesque aux anneaux séparés. Il faudrait qu’une main puissante soudât les deux premiers chaînons, les autres se souderaient bien d’eux-mêmes. C’est donc par nous qu’il faudrait commencer, très vénérable maître. Si vous voulez faire les Français libres de la royauté, faites-nous d’abord libres de la domination étrangère.
– Ainsi sera-t-il fait, répondit le grand Cophte ; vous serez libres les premiers, et la France vous y aidera. Dieu a dit dans toutes les langues : « Aidez-vous les uns les autres. » Attendez donc. Pour vous, frère, au moins, l’attente ne sera pas longue, je vous en réponds.
Puis il se tourna vers le député de la Suisse.
– Moi, dit celui-ci, je ne puis rien promettre que ma contribution personnelle. Les fils de notre république sont depuis longtemps les alliés de la monarchie française ; ils lui vendent leur sang depuis Marignan et Pavie ; ce sont de fidèles débiteurs : ils livreront ce qu’ils ont vendu. Pour la première fois, très vénérable grand maître, j’ai honte de notre loyauté.
– Soit, répondit le grand Cophte, nous vaincrons sans eux et malgré eux. À votre tour, député de l’Espagne.
– Moi, dit celui-ci, je suis pauvre, je n’ai que trois mille frères à donner ; mais ils contribueront chacun pour mille réaux par an. L’Espagne est un pays paresseux, où l’homme sait dormir sur un lit de douleurs, pourvu qu’il dorme.
– Bien, dit le Cophte. Et vous ?
– Moi, répondit celui auquel il s’adressait, moi, je représente la Russie et les cercles polonais. Nos frères sont des riches mécontents ou de pauvres serfs voués à un travail sans repos et à une mort prématurée. Je ne puis rien promettre au nom des serfs, puisqu’ils ne possèdent rien, pas même la vie ; mais je promets pour trois mille riches vingt louis par chaque tête pour chaque année.
Les autres députés vinrent à leur tour : chacun représentait soit un petit royaume, soit une grande principauté, soit un pauvre État, chacun fit inscrire son offre sur les tablettes du chef suprême et s’engagea par serment à tenir ce qu’il avait promis.
– Maintenant, dit le grand Cophte, le mot d’ordre, symbolisé par les trois lettres auxquelles vous m’avez reconnu, déjà donné dans une partie de l’univers, va se répandre dans l’autre. Que chaque initié porte ces trois lettres non seulement dans son cœur, mais sur son cœur, car nous souverain maître des loges d’orient et d’occident, nous ordonnons la ruine des lis. Je te l’ordonne, à toi frère de Suède, à toi frère d’Écosse, à toi frère d’Amérique, à toi frère de Suisse, à toi frère d’Espagne, et à toi frère de Russie, LILIA PEDIBUS DESTRUE.
Une acclamation puissante comme la voix de la mer mugit au fond de l’antre, et s’échappa en rafales lugubres dans les gorges de la montagne.
– Et maintenant, au nom du père et du maître, retirez-vous, dit le chef suprême quand le murmure eut été apaisé, regagnez avec ordre les souterrains qui aboutissent aux carrières du Mont-Tonnerre, et les uns par la rivière, les autres par le bois, le reste par la vallée, dispersez-vous avant le lever du soleil. Vous me reverrez encore une fois et ce sera le jour de notre triomphe. Allez !
Puis il termina cette allocution par un geste maçonnique que comprirent seuls les six chefs principaux, de sorte qu’ils demeurèrent autour du grand Cophte, après que les initiés d’ordre inférieur eurent disparu.
Alors le chef suprême prit le Suédois à part.
– Swedenborg, lui dit-il, tu es véritablement un homme inspiré, et Dieu te remercie par ma voix. Envoie l’argent en France à l’adresse que je t’indiquerai.
Le président salua humblement et s’éloigna stupéfait de cette seconde vue qui avait révélé son nom au grand Cophte.
– Salut, brave Fairfax, continua-t-il, vous êtes le digne fils de votre aïeul. Recommandez-moi au souvenir de Washington la première fois que vous lui écrirez.
Fairfax s’inclina à son tour, et se retira sur le pas de Swedenborg.
– Viens, Paul Jones, dit le Cophte à l’Américain, viens, car tu as bien parlé ; j’attendais cela de toi Tu seras un des héros de l’Amérique. Qu’elle et toi se tiennent prêts au premier signal.
Et l’Américain, frissonnant comme sous le souffle d’un dieu, se retira à son tour.
– À toi, Lavater, continua l’élu ; abjure les théories, car il est temps de passer à la pratique ; n’étudie plus ce qu’est l’homme, mais ce que l’homme peut être. Va, et malheur à ceux de tes frères qui se lèveront contre nous, car la colère du peuple sera rapide et dévorante comme celle de Dieu !
Le député suisse s’inclina tremblant et disparut.
– Écoute-moi, Ximénès, fit ensuite le Cophte s’adressant à celui qui avait parlé au nom de l’Espagne ; tu es zélé, mais tu te défies ; ton pays dort, dis-tu ; mais c’est parce qu’on ne le réveille pas. Va, la Castille est toujours la patrie du Cid.
Le dernier s’avança à son tour ; mais il n’avait pas fait trois pas que le Cophte l’avait arrêté du geste.
– Toi, Scieffort de Russie, tu trahiras ta cause avant un mois ; mais dans un mois tu seras mort.
L’envoyé moscovite tomba à genoux ; mais le grand Cophte le releva d’un geste de menace, et le condamné de l’avenir sortit en chancelant.
Alors, resté seul, l’homme étrange que nous avons introduit dans ce drame pour en être le principal personnage regarda autour de lui, et voyant la salle de réception vide et silencieuse, il ferma sa redingote de velours noir aux boutonnières brodées, assura son chapeau sur sa tête, poussa le ressort de la porte de bronze qui s’était refermée derrière lui, s’engagea dans les défilés de la montagne comme si depuis longtemps ces défilés lui étaient connus ; puis, arrivé à la forêt, quoiqu’il n’eût ni guide, ni lumière, il la franchit comme si une main invisible le guidait.
Arrivé de l’autre côté de la lisière du bois, il chercha des yeux son cheval, et ne le voyant point, il écouta : il lui sembla alors entendre un hennissement lointain. Un coup de sifflet modulé d’une certaine façon sortit alors de la bouche du voyageur. Un instant après on eût pu voir Djérid accourir dans l’ombre, fidèle et obéissant comme un chien joyeux. Le voyageur s’élança légèrement sur lui, et tous deux, emportés d’une course rapide, disparurent bientôt, confondus avec la bruyère sombre qui s’étend entre Danenfels et la cime du Mont-Tonnerre.
Huit jours après la scène que nous venons de raconter, vers cinq heures du soir à peu près, une voiture attelée de quatre chevaux et conduite par deux postillons sortait de Pont-à-Mousson, petite ville située entre Nancy et Metz. Elle venait de relayer à l’hôtel de la Poste, et malgré les instances sans résultat d’une hôtesse accorte qui, sur le seuil de sa maison, guettait les voyageurs attardés, elle continuait sa route vers Paris.
Les quatre chevaux qui l’entraînaient eurent à peine disparu à l’angle de la rue avec la lourde machine, que vingt enfants et dix commères, qui avaient stationné autour de ce coche pendant les quelques minutes qu’il avait mis à relayer, rentrèrent dans leurs demeures respectives, avec des gestes et des exclamations qui décelaient chez les uns une hilarité excessive et chez les autres un profond étonnement.
C’est que rien de pareil à cette voiture n’avait encore traversé le pont, que cinquante ans auparavant le bon roi Stanislas avait fait jeter sur la Moselle, pour établir de plus faciles communications entre son petit royaume et la France. Nous n’en exceptons pas même ces curieux fourgons d’Alsace, qui, aux jours de foire, amenaient de Phalsbourg les phénomènes à deux têtes, les ours dansants et les tribus nomades de ses saltimbanques, bohémiens des pays civilisés.
En effet, sans être un enfant frivole et railleur, une vieille médisante et curieuse, on pouvait s’arrêter avec surprise en voyant passer ce monumental véhicule, qui, suspendu sur ses quatre roues de pareil diamètre et soutenu par de solides ressorts, avançait néanmoins avec assez de rapidité pour justifier cette exclamation échappée aux spectateurs :
– Voilà une singulière voiture pour courir la poste !
Que nos lecteurs, qui fort heureusement pour eux ne l’ont pas vue passer, nous permettent de la leur décrire.
D’abord la caisse principale (nous disons la caisse principale, parce que cette caisse était précédée d’une manière de cabriolet), d’abord la caisse principale, disons-nous, était peinte en bleu clair et portait en pleins panneaux un élégant tortil, surmontant un J et un B artistement entrelacés.
Deux fenêtres, nous disons des fenêtres et non des portières, deux fenêtres, avec des rideaux de mousseline blanche, donnaient du jour dans l’intérieur ; seulement ces fenêtres, à peu près invisibles au profane vulgaire, étaient pratiquées dans la partie antérieure de cette caisse et donnaient dans le cabriolet. Un grillage permettait à la fois de causer avec l’être, quel qu’il fût, qui habitait cette caisse, et de s’appuyer, ce qu’on n’eût pu faire avec sécurité sans cette précaution, et de s’appuyer, disons-nous, contre les vitres sur lesquelles étaient tendus ces rideaux.
Cette caisse postérieure, qui paraissait être la partie importante de ce singulier coche, et qui pouvait avoir huit pieds de long sur six de large, ne recevait donc de jour que par ces fenêtres, et d’air que par un vasistas vitré ouvrant sur l’impériale ; enfin, pour compléter la série des singularités que ce véhicule offrait aux regards des passants, un tuyau de tôle, excédant cette impériale d’un bon pied pour le moins, vomissait une fumée aux panaches bleuâtres qui s’en allaient blanchissant en colonnes, et s’élargissant en vagues dans le sillage aérien de la voiture emportée.
De nos jours une pareille particularité n’aurait d’autre résultat que de faire croire à quelque invention nouvelle et progressive, dans laquelle le mécanicien aurait savamment combiné la puissance de la vapeur avec la force des chevaux.
La chose eût été d’autant plus probable que la voiture, précédée, comme nous l’avons dit, de quatre chevaux et de deux postillons, était suivie d’un seul cheval retenu à l’arrière par une longe. Ce cheval qui offrait, grâce à sa tête petite et busquée, à ses jambes grêles, à sa poitrine étroite, sa crinière épaisse et à sa queue flamboyante, les signes caractéristiques de la race arabe, était tout sellé ; ce qui indiquait que parfois quelqu’un des voyageurs mystérieux enfermés dans cette arche de Noé se donnait le plaisir de la cavalcade, et galopait à côté de la voiture à laquelle une pareille allure semblait irrévocablement interdite.
À Pont-à-Mousson, le postillon du relais précédent avait reçu, avec le prix de sa poste, doubles guides d’une main blanche et musculeuse, qui s’était glissée entre les deux rideaux de cuir qui fermaient la partie antérieure du cabriolet presque aussi hermétiquement que les rideaux de mousseline fermaient la partie antérieure de la caisse.
Le postillon émerveillé avait, en ôtant vivement son chapeau, dit :
– Merci, monseigneur.
Et une voix sonore avait répondu en allemand, langue qu’on entend encore si on ne la parle plus dans les environs de Nancy :
– Schnell, schneller !
Ce qui, traduit en français, voulait dire :
– Vite, plus vite !
Les postillons entendent à peu près toutes les langues, quand on accompagne les paroles qu’on leur adresse d’une certaine musique métallique, dont cette race – la chose est parfaitement connue des voyageurs, – dont cette race, disons-nous, est particulièrement friande ; aussi les deux nouveaux postillons firent-ils tout ce qu’ils purent pour partir au galop, et ce ne fut qu’après des efforts qui faisaient plus d’honneur à la vigueur de leurs bras qu’à celle des jarrets de leurs chevaux qu’ils purent enfin consentir, de guerre lasse, à se restreindre à un trot fort convenable, puisqu’il permettait évidemment de faire deux lieues et demie ou trois lieues à l’heure.
Vers sept heures on relayait à Saint-Mihiel ; la même main passait à travers les rideaux le payement de la poste franchie, et la même voix faisait entendre pareille recommandation.
Il va sans dire que la singulière voiture excitait la même curiosité qu’à Pont-à-Mousson, la nuit qui s’approchait contribuant à lui donner un aspect plus fantastique encore.
Après Saint-Mihiel commence la montagne. Arrivés là, il fallut bien que les voyageurs se contentassent d’aller au pas : on mit une demi-heure à faire un quart de lieue à peu près.
Sur la cime de la montée, les postillons s’arrêtèrent pour laisser souffler un instant leurs chevaux, et les voyageurs du cabriolet purent, en écartant les rideaux de cuir, embrasser un horizon assez étendu, mais que les premières vapeurs du soir commençaient à voiler.
Le temps, qui avait été clair et chaud jusqu’à trois heures de l’après-midi, était devenu étouffant vers le soir. Un gros nuage blanc venant du sud, et qui semblait suivre la voiture avec préméditation, menaçait de l’atteindre avant qu’elle eût gagné Bar-le-Duc, où les postillons proposaient à tout hasard de s’arrêter pour passer la nuit.
Le chemin, resserré d’un côté par la montagne et de l’autre par un talus escarpé, descendant vers une vallée au fond de laquelle on voyait serpenter la Meuse, offrait pendant une demi-lieue une pente si rapide, qu’il eût été dangereux de descendre cette pente autrement qu’au pas ; aussi fut-ce l’allure prudente qu’adoptèrent les postillons lorsqu’ils se remirent en route.
Le nuage avançait toujours, et, comme il était puissant et rasait de près la terre, il s’étendait en agglomérant les vapeurs qui montaient du sol ; aussi le voyait-on, dans sa blancheur sinistre, repousser toutes les autres nuées bleuâtres qui cherchaient à se placer sous le vent, comme font les navires un jour de bataille.
Bientôt, grâce à ce nuage qui s’étendait au ciel avec la rapidité d’une marée qui monte, les derniers rayons du soleil furent interceptés : un jour gris et terne filtra péniblement sur la terre, et les feuillages tremblants, sans que la moindre brise passât dans l’air, prirent cette teinte noire qu’ils revêtent sous les premières couches d’obscurité qui suivent l’absence du soleil.
Tout à coup un éclair sillonna la nuée, le ciel se fendit en losanges de feu, et l’œil effrayé put plonger dans les profondeurs incommensurables du firmament, ardentes comme celles de l’enfer.
Au même instant un coup de tonnerre bondissant d’arbre en arbre jusqu’au bout du bois que traversait la route, secoua la terre elle-même et fit courir la grande nuée comme un cheval furieux.
De son côté la voiture roulait toujours, continuant de lancer de la fumée par sa cheminée ; seulement, de noire qu’elle était d’abord, cette fumée était devenue subtile et couleur d’opale.
Sur ces entrefaites le ciel s’assombrit comme par secousses ; alors le vasistas de l’impériale s’empourpra d’une vive lueur et demeura éclairé ; il était évident que l’habitant de la cellule roulante, étranger aux accidents extérieurs, prenait ses précautions contre la nuit afin de ne pas être interrompu dans l’œuvre qu’il accomplissait.
La voiture était encore sur le plateau de la montagne ; elle n’avait pas encore commencé d’opérer sa descente, lorsqu’un second coup de tonnerre, plus violent et plus chargé de vibrations métalliques que le premier, dégagea la pluie des nuages ; elle tomba d’abord en larges gouttes, puis bientôt elle jaillit drue et raide, comme des brassées de flèches qu’on eût lancées du ciel.
Les postillons semblèrent se consulter : la voiture s’arrêta.
– Eh bien ! demanda la même voix, mais cette fois en excellent français, que diable faisons-nous ?
– Nous nous demandons si nous devons aller plus loin, dirent les postillons.
– Il me semble, d’abord, que c’est à moi, non pas à vous, qu’il faudrait demander cela, reprit la voix. Allez !
Il y avait un accent de commandement si puissant et si réel dans cette voix, que les postillons obéirent et que la voiture commença de rouler sur la pente de la montagne.
– À la bonne heure ! reprit la voix.
Et les rideaux de cuir, un instant entrouverts, retombèrent de nouveau entre les voyageurs et l’avant-train du cocher.
Mais la route, naturellement glaiseuse, humide et détrempée encore par les torrents de pluie qui tombaient du ciel, devint tout à coup si glissante, que les chevaux refusèrent d’avancer.
– Monsieur, dit le postillon qui montait le timonier, il est impossible d’aller plus loin.
– Pourquoi cela ? demanda la voix que nous connaissons.
– Parce que les chevaux ne marchent plus : ils patinent.
– À combien sommes-nous du relais ?
– Ah ! celui-ci est long, monsieur ; nous en sommes à quatre lieues.
– Eh bien ! postillon, mets à tes chevaux des fers d’argent et ils marcheront, dit l’étranger en ouvrant le rideau et en lui tendant quatre écus de six livres.
– Vous êtes bien bon, dit le postillon en recevant les écus dans sa large main et en les glissant dans sa vaste botte.
– Monsieur te parle, il me semble ? dit le second postillon, lequel ayant entendu le bruit argentin qu’avaient rendu en s’engloutissant les écus de six livres, désirait n’être point exclu d’une conversation qui prenait un si grand intérêt.
– Oui, il dit comme ça que nous marchions.
– Avez-vous quelque chose contre ce désir, mon ami ? dit le voyageur d’une voix affectueuse mais ferme, et qui indiquait que, sur ce point, il ne souffrirait point de contradiction.
– Non, monsieur, ce n’est pas moi, ce sont les chevaux ; voyez, ils refusent d’avancer.
– Et à quoi servent donc les éperons ? dit le voyageur.
– Ah ! je leur enfoncerais la molette dans le ventre, qu’ils ne feraient pas un pas de plus ; je veux que le ciel m’extermine si…
Le postillon ne put achever ce blasphème : un coup de foudre effrayant par le bruit et la flamme lui coupa la parole.
– Ce n’est pas un temps chrétien, dit le brave homme. Eh ! monsieur, voyez donc… voici la voiture qui marche toute seule maintenant ; dans cinq minutes elle ira plus vite que nous ne voudrons. Jésus Dieu ! voilà que nous roulons malgré nous !
En effet le lourd carrosse, pesant sur la croupe des chevaux, qui ne pouvaient plus le soutenir, faute de tenir pied, prit un mouvement de course progressive que la multiplication des pesanteurs changea bientôt en une impétueuse rotation.
Les chevaux s’emportèrent de douleur, et l’équipage vola comme une flèche sur la pente obscure, se rapprochant visiblement du précipice.
Ce ne fut plus seulement la voix, ce fut aussi la tête du voyageur qui sortit alors de la voiture.
– Maladroit ! cria-t-il, tu vas nous tuer tous ! À gauche les guides ! à gauche, donc !
– Eh ! monsieur, je voudrais bien vous y voir ! répondit le postillon effaré en essayant inutilement de réunir ses rênes et de reprendre sur ses chevaux la supériorité qu’il avait perdue.
– Joseph ! cria à son tour une voix de femme qui se faisait entendre pour la première fois ; Joseph ! au secours ! au secours ! Ah ! sainte madone !
Effectivement le danger était urgent, terrible, suprême, et pouvait motiver cette invocation à la Mère de Dieu. La voiture, toujours entraînée par son poids et cessant d’être dirigée par une main sûre, continuait de s’avancer vers le précipice, sur lequel un des deux chevaux semblait déjà suspendu ; trois tours de roues encore, et chevaux, voiture, postillons, tout était précipité, broyé, anéanti, lorsque le voyageur, s’élançant du cabriolet sur le timon, saisit le postillon par le collet de son habit et la ceinture de sa culotte, l’enleva comme il eût fait d’un enfant, le lança à dix pas, sauta en selle à sa place, réunit les guides, et, d’une voix terrible :
– À gauche ! cria-t-il au second postillon ; à gauche, drôle ! ou je te brûle la cervelle !
L’ordre eut un effet magique ; le postillon qui conduisait les deux chevaux de devant, poursuivi par le cri de son malheureux compagnon, fit un effort surhumain, et donnant l’impulsion à la voiture, la ramena, puissamment aidé par le voyageur, sur le milieu du pavé, où elle commença de rouler avec la rapidité et le bruit du tonnerre contre lequel elle semblait lutter.
– Au galop ! cria le voyageur, au galop ! Si tu faiblis, je te passe sur le corps, à toi et à tes chevaux.
Le postillon comprenait que ce n’était pas là une menace frivole, aussi redoubla-t-il d’énergie, et la voiture continua de descendre avec une vélocité effrayante ; on eût dit, en la voyant passer dans la nuit avec son grondement terrible, sa cheminée flamboyante, ses cris étouffés, voir quelque char infernal traîné par des chevaux fantastiques et poursuivi par un ouragan.
Mais les voyageurs n’avaient évité un danger que pour tomber dans un autre. Le nuage électrique qui planait sur la vallée avait des ailes et se précipitait aussi rapide que les chevaux. De temps en temps le voyageur levait la tête ; c’était surtout lorsqu’un éclair déchirait la nuée, et à la lueur de cet éclair, on pouvait distinguer sur son visage un sentiment d’inquiétude qu’il ne cherchait pas à dissimuler ; car personne, excepté Dieu, n’était là pour le surprendre. Tout à coup, au moment où la voiture atteignait le bas de la pente, et continuait, emportée par son élan, de rouler sur un terrain égal, le brusque déplacement de l’air combina les deux électricités, la nuée se déchira avec un fracas terrible pour laisser passer ensemble éclair et tonnerre. Un feu, violet d’abord, puis verdâtre, puis blanc, enveloppa les chevaux ; ceux de derrière se cabrèrent en battant l’air chargé de soufre ; ceux de devant s’abattirent comme si la terre eût manqué sous leurs pieds ; mais presque aussitôt celui que montait le postillon se releva, et, sentant ses traits brisés par la secousse, il emporta son maître, qui disparut dans les ténèbres, tandis que la voiture, après avoir roulé dix pas encore, s’arrêtait en heurtant le cadavre du cheval foudroyé.
Tout cet épisode avait été accompagné de cris déchirants poussés par la femme de la voiture.
Il y eut un moment de confusion singulière pendant laquelle aucun ne sut s’il était mort ou vivant. Le voyageur lui-même se tâta pour constater son identité.
Il était sain et sauf, mais sa femme était évanouie.
Quoique le voyageur se doutât de ce qui venait d’arriver, car le silence le plus profond avait succédé tout à coup aux cris qui s’échappaient du cabriolet, ce ne fut point à la femme éplorée qu’il porta ses premiers soins.
À peine eut-il touché le sol, au contraire, qu’il courut à l’arrière-train de la voiture.
C’est là que le beau cheval arabe dont nous avons parlé se tenait épouvanté, raidi, hérissé, dressant chacun de ses crins, comme s’il eût été vivant, et secouant la porte, à la poignée de laquelle il était attaché, en tendant violemment sa longe. Enfin, l’œil fixe, la bouche écumante, le fier animal, après d’inutiles efforts pour briser ses liens, était resté fasciné par l’horreur de la tempête, et lorsque son maître, tout en le sifflant selon son habitude, lui passa pour le caresser sa main sur la croupe, il fit un bond et poussa un hennissement comme s’il ne l’avait pas reconnu.
– Allons, encore ce cheval endiablé, murmura une voix cassée dans l’intérieur de la voiture ; maudit soit l’animal qui ébranle mon mur !
Puis cette voix, doublant de volume, cria en arabe avec l’accent de l’impatience et de la menace :
– Nhe goullac hogoud shaked, haffrit ! [1]
– Ne vous fâchez point contre Djérid, maître, dit le voyageur en détachant le cheval, qu’il alla attacher à la roue de derrière de la voiture ; il a eu peur, voilà tout, et, en vérité, on aurait peur à moins.
Et, en disant ces mots, le voyageur ouvrit la portière, abaissa le marchepied et entra dans la voiture dont il referma la porte derrière lui.
Le voyageur se trouva alors en face d’un vieillard aux yeux gris, au nez crochu, aux mains tremblantes mais actives, qui, enseveli dans un grand fauteuil, compulsait de la main droite un gros manuscrit de parchemin, intitulé la Chivre del Gabinetto, et tenait de la main gauche une écumoire d’argent.
Cette attitude, cette occupation, ce visage aux rides immobiles, et dont les yeux et la bouche seuls semblaient vivre, ce tout, enfin, qui paraîtra sans doute étrange au lecteur, était certainement bien familier à l’étranger, car il ne jeta pas même un regard autour de lui, quoique l’ameublement de cette partie du coche en valût bien la peine.
Trois murailles, – le vieillard, on se le rappelle, nommait ainsi les parois de la voiture, – trois murailles, chargées de casiers qui eux-mêmes étaient pleins de livres, enfermaient le fauteuil, siège ordinaire et sans rival de ce personnage bizarre, en faveur duquel on avait ménagé, au-dessus des livres, des tablettes où l’on pouvait placer bon nombre de fioles, de bocaux et de boîtes enchâssées dans des étuis de bois, comme on fait de la vaisselle et des verreries dans un navire ; à chacun de ces casiers ou de ces étuis, le vieillard, qui paraissait avoir l’habitude de se servir tout seul, pouvait atteindre en roulant son fauteuil, que arrivé à destination, il haussait ou abaissait à l’aide d’un cric attaché aux flancs du siège, et qu’il faisait jouer lui-même.
La chambre, appelons ainsi ce compartiment, avait huit pieds de long, six de large, six de haut ; en face de la portière, outre les fioles et les alambics, s’élevait, plus rapproché du quatrième panneau resté libre pour l’entrée et la sortie, s’élevait, disons-nous, un petit fourneau avec son auvent, son soufflet de forge et ses grilles ; c’était ce fourneau, employé en ce moment à chauffer à blanc un creuset et à faire bouillir une mixture qui laissait échapper dans ce tuyau, que nous avons vu sortir par l’impériale, cette mystérieuse fumée sujet incessant d’étonnement et de curiosité pour les passants de tout pays, de tout âge et de tout sexe.
En outre, parmi les fioles, les boîtes, les livres et les cartons semés à terre avec un pittoresque désordre, on voyait des pinces de cuivre, des charbons trempant dans différentes préparations, un grand vase à moitié plein d’eau, et, pendant au plafond à des fils, des paquets d’herbes qui semblaient, les unes récoltées de la veille, les autres cueillies depuis cent ans.
Cet intérieur exhalait une odeur pénétrante que dans un laboratoire moins grotesque on eût appelée un parfum.
Au moment où entrait le voyageur, le vieillard, roulant son fauteuil avec une adresse et une agilité merveilleuses, se rapprocha du fourneau et se mit à écumer sa mixture avec une attention qui tenait du respect ; puis, distrait par l’apparition qui s’offrait à lui, il renfonça de la main droite le bonnet de velours, jadis noir, qui empaquetait sa tête jusqu’au-dessous des oreilles, et duquel s’échappaient quelques mèches rares de cheveux brillants comme des fils d’argent, retirant de dessous la roulette de son fauteuil, avec une dextérité remarquable, le pan de sa longue robe de soie ouatée, que dix ans d’usage avaient transformée en une guenille sans couleur, sans forme, et surtout sans continuité.
Le vieillard paraissait être de fort mauvaise humeur, et grommelait tout en écumant sa mixture et en relevant sa robe :
– Il a peur, le maudit animal ; et de quoi, je vous le demande ? Il a secoué ma porte, ébranlé mon fourneau, et renversé un quart de mon élixir dans le feu. Acharat ! au nom de Dieu, abandonnez moi cette bête-là dans le premier désert que nous traverserons.
Le voyageur sourit.
– D’abord, maître, dit-il, nous ne traversons plus de déserts, puisque nous sommes en France, et ensuite je ne puis me décider à abandonner ainsi un cheval de mille louis, ou plutôt qui n’a pas de prix, étant de la race d’Al Borach.
– Mille louis, mille louis ! je vous les donnerai quand vous voudrez, les mille louis, ou leur équivalent. Voilà plus d’un million qu’il me coûte, à moi, votre cheval, sans compter les jours d’existence qu’il m’enlève.
– Qu’a-t-il donc fait encore, ce pauvre Djérid ? Voyons !
– Ce qu’il a fait ? Il a fait que quelques minutes encore et l’élixir bouillait sans qu’une seule goutte s’en fût échappée, ce que n’indiquent, il est vrai, ni Zoroastre, ni Paracelse, mais ce que recommande positivement Borri.
– Eh bien ! cher maître, encore quelques secondes, et l’élixir bouillira.
– Ah ! oui, bouillir ! voyez, Acharat, c’est comme une malédiction, mon feu s’éteint, je ne sais ce qui tombe par la cheminée.
– Je le sais, moi, ce qui tombe par la cheminée, reprit le disciple en riant, c’est de l’eau.
– Comment ! de l’eau ? De l’eau ! eh bien ! alors voilà mon élixir perdu ! c’est encore une opération à recommencer. Comme si j’avais du temps à perdre ! Mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria le vieux savant en levant les mains au ciel avec désespoir, de l’eau ! et quelle eau, je vous le demande, Acharat ?
– De l’eau pure du ciel, maître ; il pleut à verse, ne vous en êtes-vous pas aperçu ?
– Est-ce que je m’aperçois de quelque chose quand je suis à l’œuvre ! De l’eau !… c’est donc cela !… Voyez-vous, Acharat, c’est impatientant, sur ma pauvre âme ! Comment ! depuis six mois je vous demande une mitre pour ma cheminée… Depuis six mois !… que dis-je ? depuis un an. Eh bien ! vous n’y pensez jamais… vous qui n’avez que cela à faire, cependant, puisque vous êtes jeune. Qu’arrive-t-il, grâce à votre négligence ? c’est que la pluie aujourd’hui, c’est que le vent demain, confondent tous mes calculs et ruinent toutes mes opérations ; et pourtant il faut que je me presse, par Jupiter ! vous le savez bien, mon jour arrive, et si je ne suis pas en mesure pour ce jour-là, si je n’ai pas retrouvé l’élixir vital, adieu le sage, adieu le savant Althotas ! Ma centième année commence le 13 juillet, à onze heures précises du soir, et d’ici là il faut que mon élixir ait atteint toute sa perfection.
– Mais cela se prépare à merveille, il me semble, cher maître, dit Acharat.
– Sans doute, j’ai déjà fait des essais par absorption ; mon bras gauche, à peu près paralysé, a repris toute son élasticité ; puis je gagne le temps que je mettais à mes repas, puisque je n’ai plus besoin de manger que tous les deux ou trois jours, et que, dans l’intervalle, une cuillerée de mon élixir, tout imparfait qu’il est encore, me soutient. Oh ! quand je pense qu’il ne me faut probablement qu’une plante, qu’une feuille de cette plante pour que mon élixir soit complet ! que nous avons peut-être déjà passé cent fois, cinq cents fois, mille fois près de cette plante, que nous l’avons peut-être foulée aux pieds de nos chevaux, sous les roue de notre voiture, Acharat, cette plante dont parle Pline, et que les savants n’ont pas retrouvée ou n’ont pas reconnue, car rien ne se perd ! Tenez, il faudra que vous demandiez son nom à Lorenza pendant une de ses extases, n’est-ce pas ?
– Oui, maître, soyez tranquille, je le lui demanderai.
– En attendant, dit le savant avec un profond soupir, voilà encore pour cette fois mon élixir manqué, et il me faut trois fois quinze jours pour arriver où j’en étais aujourd’hui, vous le savez bien. Prenez-y garde, Acharat, vous perdrez au moins autant que moi le jour où je perdrai la vie. Mais quel est donc ce bruit ? La voiture roule-t-elle ?
– Non, maître, c’est le tonnerre.
– Le tonnerre ?
– Oui, qui a même failli nous tuer tout à l’heure, tous tant que nous sommes, et moi particulièrement ; il est vrai que j’étais habillé de soie, ce qui m’a garanti.
– Eh bien, voilà, dit le vieillard en frappant sur son genou qui résonna comme un os vide, voilà à quoi m’exposent vos enfantillages, Acharat : à mourir par le tonnerre, à être tué bêtement par une flamme électrique que je forcerais, si j’avais le temps, à descendre dans mon fourneau pour faire bouillir ma marmite ; ce n’est donc pas assez d’être exposé à tous les accidents provenant de la maladresse ou de la méchanceté des hommes, il faut que vous m’exposiez encore à ceux qui viennent du ciel, à ceux qui sont les plus faciles à prévenir ?
– Pardon, maître, mais vous ne m’avez pas encore expliqué…
– Comment ! je ne vous ai pas développé mon système des pointes, mon cerf-volant conducteur ? Quand j’aurai trouvé mon élixir, je vous le redirai encore ; mais dans ce moment-ci, vous comprenez, je n’ai pas le temps.
– Ainsi, vous croyez qu’on peut maîtriser la foudre ?
– Non seulement on peut la maîtriser, mais la conduire où l’on veut. Un jour, un jour, quand ma seconde cinquantaine sera passée, quand je n’aurai plus qu’à attendre tranquillement la troisième, je mettrai au tonnerre une bride d’acier, et je le conduirai aussi facilement que vous conduisez Djérid. En attendant, faites mettre une mitre à ma cheminée, Acharat, je vous en supplie.
– Je le ferai, soyez tranquille.
– Je le ferai ! je le ferai ! toujours l’avenir, comme si l’avenir était à nous deux. Oh ! je ne serai jamais compris ! s’écria le savant s’agitant sur son fauteuil et se tordant les bras de désespoir. Soyez tranquille !… Il me dit d’être tranquille, et dans trois mois, si je n’ai point parachevé mon élixir, tout sera fini pour moi. Mais aussi que je passe ma seconde cinquantaine, que je retrouve ma jeunesse, l’élasticité de mes membres, la faculté de me mouvoir, et alors je n’aurai plus besoin de personne, on ne me dira plus : « Je ferai » ; c’est moi qui dirai : « J’ai fait ! »
– Pouvez-vous enfin dire cela à propos de notre grande œuvre ? y avez vous pensé ?
– Oh ! mon Dieu, oui, et si j’étais aussi sûr de trouver mon élixir que je suis sûr de faire le diamant…
– Vous en êtes donc bien réellement sûr, maître ?
– Sans doute, puisque j’en ai fait déjà.
– Vous en avez fait ?
– Tenez, voyez plutôt.
– Où ?
– Là, à votre droite, dans ce petit récipient de verre, justement, vous y êtes.
Le voyageur saisit avec avidité le récipient indiqué ; c’était une petite coupe en cristal extrêmement fin, dont tout le fond était couvert d’une poudre presque impalpable et adhérente aux parois du verre.
– De la poussière de diamant ! s’écria le jeune homme.
– Sans doute, de la poussière de diamant ; et au milieu, cherchez bien.
– Oui, oui, un brillant de la grosseur d’un grain de mil.
– La grosseur ne signifie rien ; nous arriverons à réunir toute cette poussière, à faire du grain de mil un grain de chènevis, du grain de chènevis un pois ; mais, pour Dieu ! mon cher Acharat, en échange de cet engagement que je prends avec vous, faites mettre une mitre à ma cheminée et un conducteur à votre voiture, afin que l’eau ne tombe pas dans ma cheminée, et que le tonnerre aille se promener ailleurs.
– Oui, oui, soyez tranquille.
– Encore ! encore ! avec son éternel Soyez tranquille, il me fait damner. Jeunesse ! folle jeunesse ! présomptueuse jeunesse ! s’écria-t-il avec un rire funèbre qui laissait voir sa bouche vide de dents, et qui sembla creuser encore les orbites profondes de ses yeux.
– Maître, dit Acharat, votre feu s’éteint, votre creuset se refroidit ; qu’y avait-il donc dans votre creuset ?
– Regardez-y.
Le jeune homme obéit, ouvrit le creuset, et y trouva une parcelle de charbon vitrifié de la grosseur d’une petite noisette.
– Un diamant ! s’écria-t-il.
Puis presque aussitôt :
– Oui, mais taché, incomplet, sans valeur.
– Parce que le feu s’est éteint, Acharat ; parce qu’il n’y avait pas de mitre à ma cheminée, entendez-vous !
– Voyons, pardonnez-moi, maître, dit le jeune homme en tournant et retournant son diamant, qui tantôt jetait de vifs reflets de lumière, tantôt restait sombre ; voyons, pardonnez-moi, et prenez quelque nourriture pour vous soutenir.
– C’est inutile, j’ai bu ma cuillerée d’élixir il y a deux heures.
– Vous vous trompez, maître, c’est ce matin à six heures que vous l’avez bue.
– Eh bien ! quelle heure est-il donc ?
– Il est tantôt deux heures et demie du soir.
– Jésus ! s’écria le savant en joignant les mains, encore une journée passée, enfuie, perdue ! Mais les jours diminuent donc ? mais ils n’ont donc plus vingt-quatre heures ?
– Si vous ne voulez pas manger, dormez au moins quelques instants, maître.
– Eh bien ! oui, je dormirai deux heures ; mais dans deux heures regardez à votre montre ; dans deux heures vous viendrez me réveiller.
– Je vous le promets.
– Voyez-vous, quand je m’endors, Acharat, dit le vieillard d’un ton caressant, j’ai toujours peur que ce ne soit dans l’éternité. Vous viendrez me réveiller, n’est-ce pas ? Ne me le promettez pas, jurez-le-moi.
– Je vous le jure, maître.
– Dans deux heures ?
– Dans deux heures.
On en était là quand on entendit sur la route quelque chose comme le galop d’un cheval. Ce bruit fut suivi d’un cri qui exprimait à la fois l’inquiétude et l’étonnement.
– Que veut dire encore ceci ? s’écria le voyageur en ouvrant vivement la porte, et en sautant sur la grand-route sans employer l’aide du marchepied.
Voici ce qui s’était passé à l’extérieur de la voiture, tandis que dans l’intérieur causaient le voyageur et le savant.
Au coup de tonnerre qui avait abattu les chevaux de devant et fait cabrer ceux de derrière, nous avons dit que la femme du cabriolet s’était évanouie.
Elle resta quelques instants privée de ses sens, puis peu à peu, comme la peur seule avait causé son évanouissement, elle revint à elle.
– Oh ! mon Dieu, dit-elle, suis-je abandonnée ici sans secours, et n’y a-t-il aucune créature humaine qui prenne pitié de moi ?
– Madame, dit une voix timide, il y a moi, si toutefois je pouvais vous être bon à quelque chose.
À cette voix, qui résonnait presque à son oreille, la jeune femme se redressa, et, passant sa tête et ses deux bras à travers les rideaux de cuir de son cabriolet, elle se trouva en face d’un jeune homme qui se tenait debout sur le marchepied.
– C’est vous qui m’avez parlé, monsieur ? dit-elle.
– Oui, madame, répondit le jeune homme.
– Et vous m’avez offert votre secours ?
– Oui.
– Qu’est-il arrivé d’abord ?
– Il est arrivé, madame, que le tonnerre vient de tomber presque sur vous, et qu’en tombant il a brisé les traits des chevaux de devant, qui se sont sauvés emportant le postillon.
La femme regarda autour d’elle avec l’expression d’une vive inquiétude.
– Et… celui qui conduisait les chevaux de derrière, où est-il ? demanda-t elle.
– Il vient d’entrer dans la voiture, madame.
– Il ne lui est rien arrivé ?
– Rien.
– Vous êtes sûr ?
– Il a du moins sauté à bas de son cheval en homme sain et sauf.
– Ah ! Dieu soit loué !
Et la jeune femme respira plus librement.
– Mais où donc étiez-vous, vous, monsieur, que vous vous trouvez là si à propos pour m’offrir votre aide ?
– Madame, surpris par l’orage, j’étais là dans cet enfoncement sombre, qui n’est autre chose que l’entrée d’une carrière, quand tout à coup j’ai vu venir du tournant une voiture lancée au galop. J’ai cru d’abord que les chevaux s’emportaient, mais j’ai bientôt vu qu’au contraire ils étaient guidés par une main puissante, quand tout à coup le tonnerre est tombé avec un fracas si terrible que je me suis cru foudroyé moi-même, et qu’un instant je suis demeuré anéanti. Tout ce que je viens de vous raconter, je l’ai vu comme dans un rêve.
– Alors vous n’êtes pas sûr que celui qui conduisait les chevaux de derrière soit dans la voiture ?
– Oh ! si, madame. J’étais revenu à moi, et je l’ai parfaitement vu entrer.
– Assurez-vous qu’il y est encore, je vous prie.
– Comment cela ?
– En écoutant. S’il est dans l’intérieur de la voiture, vous entendrez deux voix.
Le jeune homme sauta à bas du marchepied, s’approcha de la paroi extérieure de la caisse et écouta.
– Oui, madame, dit-il en revenant, il y est.
La jeune femme fit un signe de tête qui voulait dire : « C’est bien ! » mais elle demeura la tête appuyée sur sa main, comme plongée dans une profonde rêverie.
Pendant ce temps, le jeune homme eut le temps de l’examiner.
C’était une jeune femme de vingt-trois à vingt-quatre ans, au teint brun, mais de ce brun mat plus riche et plus beau que le ton le plus rose et le plus incarnat. Ses beaux yeux bleus levés au ciel, qu’elle semblait interroger, brillaient comme deux étoiles, et ses cheveux noirs, qu’elle gardait sans poudre malgré la mode du temps, retombaient en boucles de jais sur son cou nuancé comme l’opale.
Tout à coup elle parut avoir pris sa résolution.
– Monsieur, dit-elle, où sommes-nous ici ?
– Sur la route de Strasbourg à Paris, madame.
– Et sur quel point de la route ?
– À deux lieues de Pierrefitte.
– Qu’est-ce que cela, Pierrefitte ?
– C’est un bourg.
– Et après Pierrefitte, que rencontre-t-on ?
– Bar-le-Duc.
– C’est une ville ?
– Oui, madame.
– Populeuse ?
– Quatre ou cinq mille âmes, je crois.
– Y a-t-il d’ici quelque route de traverse qui aille plus directement que la grand-route à Bar-le-Duc ?
– Non, madame, ou du moins je n’en connais pas.
– Peccato [2], murmura-t-elle tout bas et en se rejetant dans le cabriolet.
Le jeune homme attendit un instant pour voir si la jeune femme l’interrogerait encore ; mais, voyant qu’elle gardait le silence, il fit quelques pas pour s’éloigner. Ce mouvement la tira de sa rêverie, à ce qu’il paraît, car elle se rejeta avec vivacité sur le devant du cabriolet.
– Monsieur ! dit-elle.
Le jeune homme se retourna.
– Me voici, madame, fit-il en s’approchant.
– Encore une question, s’il vous plaît.
– Faites.
– Il y avait un cheval attaché à l’arrière de la voiture ?
– Oui, madame.
– Y est-il toujours ?
– Non, madame : la personne qui est entrée dans l’intérieur de la caisse l’a détaché pour le rattacher à la roue de la voiture.
– Il ne lui est rien arrivé non plus, au cheval ?
– Je ne le crois pas.
– C’est une bête de prix et que j’aime beaucoup ; je voudrais m’assurer par moi-même qu’il est sain et sauf ; mais le moyen d’aller jusqu’à lui par cette boue ?
– Je puis amener le cheval ici, dit le jeune homme.
– Ah ! oui, s’écria la femme, faites cela, je vous prie, et je vous en serai tout à fait reconnaissante.
Le jeune homme s’approcha du cheval, qui releva la tête et hennit.
– Ne craignez rien, reprit la femme du cabriolet ; il est doux comme un agneau.
Puis, baissant la voix :
– Djérid ! Djérid ! murmura-t-elle.
L’animal connaissait sans doute cette voix pour être celle de sa maîtresse, car il allongea sa tête intelligente et ses naseaux fumants du côté du cabriolet.
Pendant ce temps le jeune homme le détachait.
Mais à peine eut-il senti sa longe aux mains inhabiles qui la tenaient, que d’une violente secousse il se fit libre et d’un seul bond se trouva à vingt pas de la voiture.
– Djérid ! répéta la femme de sa voix la plus caressante, ici, Djérid ! ici !
L’arabe secoua sa belle tête, aspira l’air bruyamment, et, tout en piaffant, comme s’il eût suivi une mesure musicale, il se rapprocha du cabriolet.
La femme sortit à moitié son corps des rideaux de cuir.
– Viens ici, Djérid, viens ! dit-elle.
Et l’animal, obéissant, vint présenter sa tête à la main qui s’avançait pour le flatter.
Alors, de cette main effilée, saisissant la crinière du cheval, et s’appuyant de l’autre sur le tablier du cabriolet, la jeune femme sauta en selle avec la légèreté de ces fantômes des ballades allemandes qui bondissent sur la croupe des chevaux et se cramponnent aux ceintures des voyageurs.
Le jeune homme s’élança vers elle ; mais, d’un geste impérieux de la main, elle l’arrêta.
– Écoutez, lui dit-elle, quoique jeune, ou plutôt parce que vous êtes jeune, vous devez avoir des sentiments d’humanité. Ne vous opposez pas à mon départ. Je fuis un homme que j’aime, mais avant toute chose je suis Romaine et bonne catholique. Or, cet homme perdrait mon âme si je restais plus longtemps avec lui ; c’est un athée et un nécromancien, que Dieu vient d’avertir par la voix de son tonnerre. Puisse-t-il profiter de l’avertissement ! Dites-lui ce que je viens de vous dire et soyez béni pour l’aide que vous m’avez donnée. Adieu !
Et, à ce mot, légère comme ces vapeurs qui flottent au-dessus des marais, elle s’éloigna et disparut, emportée par le galop de Djérid.
Le jeune homme, en la voyant fuir, ne put retenir un cri de surprise et d’étonnement.
C’était ce cri qui avait retenti jusque dans l’intérieur de la voiture, et qui avait donné l’éveil au voyageur.
C’était ce cri, avons-nous dit, qui avait donné l’éveil au voyageur.
Il sortit précipitamment de la caisse, qu’il referma avec soin, et jeta avec inquiétude les yeux autour de lui.
La première chose qu’il aperçut fut le jeune homme debout et effaré. Un éclair qui apparut en même temps lui permit de l’examiner des pieds à la tête, examen qui paraissait être habituel au voyageur lorsqu’un personnage nouveau ou une chose nouvelle frappait son regard.
C’était un enfant de seize à dix-sept ans à peine, petit, maigre et nerveux ; ses yeux noirs, qu’il fixait hardiment sur l’objet qui appelait son attention, manquaient de douceur, mais non de charme ; son nez mince et recourbé, sa lèvre fine et ses pommettes saillantes annonçaient l’astuce et la circonspection, tandis que la résolution se révélait en lui par la proéminence vigoureuse d’un menton arrondi.
– Est-ce vous qui avez crié tout à l’heure ? lui demanda-t-il.
– Oui, monsieur, c’est moi, répondit le jeune homme.
– Et pourquoi avez-vous crié ?
– Parce que…
Le jeune homme s’arrêta irrésolu.
– Parce que ? répéta le voyageur.
– Monsieur, dit le jeune homme, il y avait une dame dans le cabriolet ?
– Oui.
Et les yeux de Balsamo se portèrent sur la caisse, comme s’ils eussent voulu percer l’épaisseur des parois.
– Il y avait un cheval attaché aux ressorts de la voiture ?
– Oui ; mais où diable est-il ?
– Monsieur, la dame du cabriolet est partie sur le cheval qui était attaché aux ressorts.
Le voyageur ne poussa pas une exclamation, ne prononça point un mot ; il bondit vers le cabriolet, tira les rideaux de cuir : un éclair qui incendiait le ciel en ce moment lui montra que le cabriolet était vide.
– Sang du Christ ! s’écria-t-il avec un rugissement pareil au coup de tonnerre qui lui servait d’accompagnement.
Puis il regarda autour de lui comme pour chercher quelque moyen de se mettre à sa poursuite ; mais il reconnut bientôt l’insuffisance de ces moyens.
– Essayer de rejoindre Djérid, reprit-il en secouant la tête, avec un de ces chevaux-là, autant vaudrait envoyer la tortue à la poursuite de la gazelle… Mais je saurai toujours où elle est, à moins que…
Il porta vivement et avec anxiété la main à la poche de sa veste, en tira un petit portefeuille et l’ouvrit. Dans une des poches de ce portefeuille était un papier plié, et dans le papier une boucle de cheveux noirs.
À la vue de ces cheveux, la figure du voyageur se rasséréna, et tout son être se calma, du moins en apparence.
– Allons, dit-il en passant sur son front une main qui ruissela aussitôt de sueur, allons, c’est bien ; et elle ne vous a rien dit en partant ?
– Si fait, monsieur.
– Que vous a-t-elle dit ?
– De vous annoncer qu’elle ne vous quittait point par haine, mais par crainte ; qu’elle était une digne chrétienne tandis que vous, au contraire…
Le jeune homme hésita.
– Tandis que moi, au contraire ?… répéta le voyageur.
– Je ne sais si je dois vous redire ?… fit le jeune homme.
– Eh ! redites, parbleu !
– Tandis que vous, au contraire, étiez un athée et un mécréant, à qui Dieu avait bien voulu donner ce soir un dernier avertissement ; qu’elle l’avait compris, elle, cet avertissement de Dieu, et qu’elle vous invitait à le comprendre.
– Et c’est tout ce qu’elle vous a dit ? demanda-t-il.
– C’est tout.
– Bien ; alors parlons d’autre chose.
Et les dernières traces d’inquiétude et de mécontentement parurent s’envoler du front du voyageur.
Le jeune homme regardait tous ces mouvements du cœur reflétés sur le visage, avec une curiosité indiquant que lui aussi était doué d’une certaine dose d’observation.
– Maintenant, dit le voyageur, comment vous nommez-vous, mon jeune ami ?
– Gilbert, monsieur.
– Gilbert, tout court ? Mais c’est un nom de baptême, ce me semble.
– C’est mon nom de famille, à moi.
– Eh bien ! mon cher Gilbert, c’est la Providence qui vous place sur mon chemin pour me tirer d’embarras.
– À vos ordres, monsieur, et tout ce que je pourrai faire…
– Vous le ferez, merci. Oui, à votre âge, on oblige pour le plaisir d’obliger, je sais cela ; d’ailleurs, ce que je vais vous demander n’est pas bien difficile, c’est purement et simplement de m’indiquer un abri pour cette nuit.
– Il y a d’abord cette roche, dit Gilbert, sous laquelle je m’étais mis à couvert de l’orage.
– Oui, dit le voyageur ; mais j’aimerais mieux quelque chose comme une maison où je trouverais un bon souper et un bon lit.
– Cela, c’est plus difficile.
– Sommes-nous donc bien éloignés du premier village ?
– De Pierrefitte ?
– C’est Pierrefitte qu’il s’appelle ?
– Oui, monsieur ; nous en sommes éloignés d’une lieue et demie à peu près.
– Une lieue et demie par cette nuit, par ce temps, avec ces deux chevaux seulement, nous en aurions pour deux heures. Voyons, mon ami, cherchez bien, n’y a-t-il donc aux environs d’ici aucune habitation ?
– Il y a le château de Taverney, qui est à trois cents cas au plus.
– Eh bien ! alors…, fit le voyageur.
– Quoi, monsieur ? demanda le jeune homme en ouvrant de grands yeux.
– Que ne disiez-vous cela tout de suite !
– Mais le château de Taverney n’est pas une auberge.
– Est-il habité ?
– Sans doute.
– Par qui ?
– Mais… par le baron de Taverney.
– Qu’est-ce que c’est que le baron de Taverney ?
– C’est le père de mademoiselle Andrée, monsieur.
– Cela me fait grand plaisir à savoir, dit en souriant le voyageur ; mais je vous demandais quelle espèce d’homme est le baron.
– Monsieur, c’est un vieux seigneur de soixante à soixante-cinq ans, qui a été riche autrefois, à ce qu’on dit.
– Oui, et qui est pauvre maintenant. c’est leur histoire à tous. Mon ami, conduisez-moi chez le baron de Taverney, je vous prie.
– Chez le baron de Taverney ? s’écria le jeune homme presque effrayé.
– Eh bien ! refuserez-vous de me rendre ce service ?
– Non, monsieur ; mais c’est que…
– Après ?
– C’est qu’il ne vous recevra pas.
– Il ne recevra pas un gentilhomme égaré qui vient lui demander l’hospitalité ? C’est donc un ours que votre baron ?
– Dame ! fit le jeune homme avec une intonation qui voulait dire : « Cela y ressemble beaucoup, monsieur. »
– N’importe, dit le voyageur, je me risquerai.
– Je ne vous le conseille pas, répondit Gilbert.
– Bah ! répondit le voyageur. Si ours que soit votre baron, il ne me mangera pas vivant.
– Non ; mais peut-être vous fermera-t-il sa porte.
– Alors je l’enfoncerai, et à moins que vous ne refusiez de me servir de guide…
– Je ne refuse pas, monsieur.
– Montrez-moi donc le chemin.
– Volontiers.
Le voyageur remonta alors dans le cabriolet et y prit une petite lanterne.
Le jeune homme espéra un instant, la lanterne étant éteinte, que l’étranger rentrerait dans l’intérieur de la voiture, et qu’il pourrait voir, par l’entrebâillement de la porte, ce que cet intérieur renfermait.
Mais le voyageur ne s’approcha pas même de la porte de la caisse.
Il mit la lanterne aux mains de Gilbert.
Celui-ci la tourna et la retourna en tous sens.
– Que voulez-vous que je fasse de cette lanterne, monsieur ? dit-il.
– Que vous éclairiez la route tandis que je conduirai les chevaux.
– Mais elle est éteinte, votre lanterne.
– Nous allons la rallumer.
– Ah ! oui, dit Gilbert, vous avez du feu dans l’intérieur de la voiture.
– Et dans ma poche, répondit le voyageur.
– Ce sera difficile d’allumer de l’amadou par cette pluie-là.
Le voyageur sourit.
– Ouvrez la lanterne, dit-il.
Gilbert obéit.
– Mettez votre chapeau au-dessus de mes deux mains.
Gilbert obéit encore ; on le voyait suivre ces préparatifs avec la plus grande curiosité. Gilbert ne connaissait d’autre moyen de se procurer du feu que de battre le briquet.
Le voyageur tira de sa poche un étui d’argent et de cet étui une allumette ; puis, ouvrant le bas de l’étui, il plongea cette allumette dans une pâte inflammable sans doute, car aussitôt l’allumette prit feu avec un léger pétillement.
L’action fut si instantanée et si inattendue, que Gilbert tressaillit.
Le voyageur sourit à cette surprise, bien naturelle à une époque où quelques chimistes seulement connaissaient le phosphore, et gardaient ce secret pour leurs expériences personnelles.
Le voyageur communiqua la flamme magique à la mèche de sa bougie, puis il referma l’étui, qu’il remit dans sa poche.
Le jeune homme suivait le précieux récipient avec des yeux ardents de convoitise. Il était évident qu’il eût donné bien des choses pour être possesseur d’un pareil trésor.
– Maintenant que nous avons de la lumière, voulez-vous me conduire ? demanda le voyageur.
– Venez, monsieur, dit Gilbert.
Et le jeune homme marcha devant tandis que son compagnon, prenant le cheval au mors, le forçait d’avancer.
Au reste, le temps était devenu plus tolérable, la pluie avait à peu près cessé et l’orage s’éloignait en grondant.
Le voyageur éprouva le premier le besoin de reprendre la conversation.
– Vous paraissez bien connaître ce baron de Taverney, mon ami ? dit-il.
– Oui, monsieur, et c’est tout simple, car je suis chez lui depuis mon enfance.
– C’est votre parent, peut-être ?
– Non, monsieur.
– Votre tuteur ?
– Non.
– Votre maître ?
Le jeune homme tressaillit à ce mot ce maître, et une vive rougeur colora ses joues ordinairement pâles.
– Je ne suis pas domestique, monsieur, dit-il.
– Mais enfin, reprit le voyageur, vous êtes quelque chose.
– Je suis le fils d’un ancien métayer du baron ; ma mère a nourri mademoiselle Andrée.
– Je comprends : vous êtes dans la maison à titre de frère de lait de cette jeune personne, car je suppose que la fille du baron est jeune.
– Elle a seize ans, monsieur.
Sur les deux questions, comme on le voit, Gilbert en escamotait une. C’était celle qui lui était personnelle.
Le voyageur parut faire la même réflexion que nous ; cependant il dirigea son interrogatoire vers un autre point.
– Par quel hasard étiez-vous sur la route par un temps comme celui qu’il fait ? demanda-t-il.
– Je n’étais pas sur la route, monsieur, j’étais sous une roche qui longe le chemin.
– Et que faisiez-vous sous cette roche ?
– Je lisais.
– Vous lisiez ?
– Oui.
– Et que lisiez-vous ?
– Le Contrat social, de monsieur J.J. Rousseau.
Le voyageur regarda le jeune homme avec un certain étonnement.
– Vous aviez pris ce livre dans la bibliothèque du baron ? demanda-t-il.
–Non, monsieur, je l’ai acheté.
– Où cela ?… À Bar-le-Duc ?
– Non, monsieur, ici, à un colporteur qui passait : il passe comme cela depuis quelque temps dans la campagne beaucoup de colporteurs avec de bons livres.
– Qui vous a dit que le Contrat social était un bon livre ?
– Je l’ai vu en le lisant, monsieur.
– En avez-vous donc lu de mauvais, que vous puissiez établir cette différence ?
– Oui.
– Et qu’appelez-vous de mauvais livres ?
– Mais le Sofa, Tanzaï et Néadarné, et autres livres de cette espèce.
– Où diable avez-vous trouvé ces livres ?
– Dans la bibliothèque du baron.
– Par quel moyen le baron se procure-t-il ces nouveautés, dans un trou comme celui qu’il habite ?
– On les lui envoie de Paris.
– Comment, s’il est pauvre comme vous le dites, mon ami, le baron met-il son argent à de pareilles fadaises ?
– Il ne les achète pas, on les lui donne.
– Ah ! on les lui donne ?
– Oui, monsieur.
– Qui cela ?
– Un de ses amis, un grand seigneur.
– Un grand seigneur ? Savez-vous son nom, à ce grand seigneur ?
– Il s’appelle le duc de Richelieu.
– Comment ! le vieux maréchal ?
– Oui, le maréchal, c’est cela.
– Et je présume qu’il ne laisse pas traîner de pareils livres devant mademoiselle Andrée.
– Au contraire, monsieur, il les laisse traîner partout.
– Mademoiselle Andrée est-elle de votre avis, que ces livres sont de mauvais livres ? demanda en souriant narquoisement le voyageur.
– Mademoiselle Andrée ne les lit pas, monsieur, répondit sèchement Gilbert.
Le voyageur se tut un instant. Il était évident que cette singulière nature, mélange de bon et de mauvais, de vergogne et de hardiesse, l’intéressait malgré lui.
– Et pourquoi avez-vous lu ces livres, puisque vous saviez qu’ils étaient mauvais ? continua celui que le vieux savant avait désigné sous le nom d’Acharat.
– Parce qu’en les ouvrant j’ignorais leur valeur.
– Vous l’avez cependant facilement jugée.
– Oui, monsieur.
– Et vous avez continué de les lire, néanmoins ?
– J’ai continué.
– Dans quel but ?
– Ils m’apprenaient des choses que je ne savais pas.
– Et le Contrat social ?
– Il m’apprend des choses que j’avais devinées.
– Lesquelles ?
– C’est que tous les hommes sont frères, c’est que les sociétés sont mal organisées, qui ont des serfs ou des esclaves ! C’est qu’un jour tous les individus seront égaux.
– Ah ! ah ! fit le voyageur.
Il y eut un instant de silence pendant lequel Gilbert et son compagnon continuèrent de marcher, le voyageur tirant le cheval par la bride, Gilbert tenant la lanterne à sa main.
– Vous avez donc bien envie d’apprendre, mon ami ? dit tout bas le voyageur.
– Oui, monsieur, c’est mon plus grand désir.
– Et que voudriez-vous apprendre ? Voyons !
– Tout, dit le jeune homme.
– Et pourquoi voulez-vous apprendre ?
– Pour m’élever.
– Jusqu’où ?
Gilbert hésita. Il était évident qu’il avait un but dans sa pensée ; mais ce but, c’était sans doute son secret, et il ne voulait pas le dire.
– Jusqu’où l’homme peut atteindre, répondit-il.
– Mais, au moins, avez-vous étudié quelque chose ?
– Rien. Comment voulez-vous que j’étudie, n’étant pas riche et habitant Taverney ?
– Comment ! vous ne savez pas un peu de mathématiques ?
– Non.
– De physique ?
– Non.
– De chimie ?
– Non. Je sais lire et écrire, voilà tout ; mais je saurai tout cela.
– Quand ?
– Un jour.
– Par quel moyen ?
– Je l’ignore ; mais je le saurai.
– Singulier enfant ! murmura le voyageur.
– Et alors…, murmura Gilbert se parlant à lui-même.
– Alors ?
– Oui.
– Quoi ?
– Rien.
Cependant Gilbert et celui auquel il servait de guide marchaient depuis un quart d’heure à peu près ; la pluie avait tout à fait cessé, et la terre commençait même à exhaler cet âcre parfum qui remplace au printemps les brûlantes émanations de l’orage.
Gilbert semblait réfléchir profondément.
– Monsieur, dit-il tout à coup, savez-vous ce que c’est que l’orage ?
– Sans doute, je le sais.
– Vous ?
– Oui, moi.
– Vous savez ce que c’est que l’orage ? Vous savez ce qui cause la foudre ?
Le voyageur sourit.
– C’est la combinaison des deux électricités, l’électricité du nuage et l’électricité du sol.
Gilbert poussa un soupir.
– Je ne comprends pas, dit-il.
Peut-être le voyageur allait-il donner au pauvre jeune homme une explication plus compréhensible, mais malheureusement, en ce moment même, une lumière brilla à travers le feuillage.
– Ah ! ah ! fit l’inconnu, qu’est-ce que cela ?
– C’est Taverney.
– Nous sommes donc arrivés ?
– Voici la porte charretière.
– Ouvrez-la.
– Oh ! monsieur, la porte de Taverney ne s’ouvre pas comme cela.
– Mais c’est donc une place de guerre que votre Taverney ? Voyons, frappez.
Gilbert s’approcha de la porte, et, avec l’hésitation de la timidité, il frappa un coup.
– Oh ! oh ! dit le voyageur, on ne vous entendra jamais, mon ami ; frappez plus fort.
En effet, rien n’indiquait que l’appel de Gilbert eût été entendu. Tout restait dans le silence.
– Vous prenez la chose sur vous ? dit Gilbert.
– N’ayez pas peur.
Gilbert n’hésita plus ; il quitta le marteau et se pendit à la sonnette, qui rendit un son tellement éclatant, qu’on eût pu l’entendre d’une lieue.
– Ma foi ! si votre baron n’a pas entendu cette fois, il faut qu’il soit sourd, dit le voyageur.
– Ah ! voilà Mahon qui aboie, dit le jeune homme.
– Mahon ! reprit le voyageur ; c’est sans doute une galanterie de votre baron en faveur de son ami le duc de Richelieu.
– Je ne sais pas, monsieur, ce que vous voulez dire.
– Mahon est la dernière conquête du maréchal.
Gilbert poussa un second soupir.
– Hélas ! monsieur, je vous l’ai déjà avoué, je ne sais rien, dit-il.
Ces deux soupirs résumaient pour l’étranger une série de souffrances cachées et d’ambitions comprimées sinon déçues.
En ce moment un bruit de pas se fit entendre.
– Enfin ! dit l’étranger.
– C’est le bonhomme La Brie, dit Gilbert.
La porte s’ouvrit ; mais, à l’aspect de l’étranger et de sa voiture étrange, La Brie, pris à l’improviste et qui croyait ouvrir à Gilbert seulement, voulut refermer la porte.
– Pardon, pardon, l’ami, dit le voyageur ; mais c’est bien ici que nous venons ; il ne faut point nous jeter la porte au nez.
– Cependant, monsieur, je dois prévenir M. le baron qu’une visite inattendue…
– Ce n’est pas la peine de le prévenir, croyez-moi. Je risquerai sa mauvaise mine, et si l’on me chasse, ce ne sera, je vous en réponds, qu’après que je me serai réchauffé, séché, repu. J’ai entendu dire que le vin était bon par ici ; vous devez en savoir quelque chose, hein ?
La Brie, au lieu de répondre à l’interrogation, essaya de résister ; mais c’était un parti pris de la part du voyageur, et il fit avancer les deux chevaux et la voiture dans l’avenue, tandis que Gilbert refermait la porte, ce qui fut fait en un clin d’œil. La Brie, alors, se voyant vaincu, prit le parti d’aller annoncer lui-même sa défaite, et prenant ses vieilles jambes à son cou, il s’élança vers la maison en criant de toute la force de ses poumons :
– Nicole Legay ! Nicole Legay !
– Qu’est-ce que Nicole Legay ? demanda l’étranger continuant de s’avancer vers le château avec la même tranquillité.
– Nicole, monsieur ? reprit Gilbert avec un léger tremblement.
– Oui, Nicole, celle qu’appelle maître La Brie.
– C’est la femme de chambre de mademoiselle Andrée, monsieur.
Cependant, aux cris de La Brie, une lumière apparut sous les arbres, éclairant une charmante figure de jeune fille.
– Que me veux-tu, La Brie, demanda-t-elle, et pourquoi tout ce tapage ?
– Vite, Nicole, vite, cria la voix chevrotante du vieillard ; va annoncer à monsieur qu’un étranger, surpris par l’orage, lui demande l’hospitalité pour cette nuit.
Nicole ne se le fit point répéter, et elle s’élança si légèrement vers le château, qu’en un instant on l’eut perdue de vue.
Quant à La Brie, certain maintenant que le baron ne serait pas pris à l’improviste, il se permit un instant de reprendre haleine.
Bientôt le message produisit son effet, car on entendit une voix aigre et impérieuse qui, du seuil de la porte, et du haut du perron, entrevu sous les acacias, répétait d’un ton peu hospitalier :
– Un étranger !… Qui cela ? Quand on se présente chez les gens, on se nomme au moins.
– C’est le baron ? demanda à La Brie celui qui causait tout ce dérangement.
– Hélas ! oui, monsieur, répondit le pauvre homme tout contrit ; vous entendez ce qu’il demande ?
– Il demande mon nom… n’est-ce pas ?
– Justement. Et moi qui ai oublié de vous le demander, à vous.
– Annonce le baron Joseph de Balsamo, dit le voyageur ; la similitude du titre désarmera peut-être ton maître.
La Brie fit son annonce, un peu enhardi par le titre que venait de s’attribuer l’inconnu.
– C’est bien, alors, grommela la voix ; qu’il entre, puisque le voilà… Entrez, monsieur, s’il vous plaît : là… bon ; par ici…
L’étranger s’avança d’un pas rapide ; mais, en arrivant à la première marche du perron, il lui prit l’envie de se retourner pour voir s’il était suivi de Gilbert.
Gilbert avait disparu.
Tout prévenu qu’il était par Gilbert de la pénurie du baron de Taverney, celui qui venait de se faire annoncer sous le nom du baron Joseph de Balsamo n’en fut pas moins étonné en voyant la médiocrité de la demeure baptisée emphatiquement par Gilbert du nom de château.
La maison n’avait guère qu’un étage formant un carré long, aux extrémités duquel s’élevaient deux pavillons carrés en forme de tourelles. Cet ensemble irrégulier ne manquait pas cependant, vu à la pâle lueur d’une lune glissant entre des nuages déchirés par l’ouragan, d’un certain agrément pittoresque.
Six fenêtres par bas, deux fenêtres à chaque tourelle, c’est-à-dire une par étage, un perron assez large, mais dont les marches disloquées formaient de petits précipices à chaque jointure, tel fut l’ensemble qui frappa le nouvel arrivant avant de monter jusqu’au seuil, où, ainsi que nous l’avons dit, attendait le baron en robe de chambre, un bougeoir à la main.
Le baron de Taverney était un petit vieillard de soixante à soixante-cinq ans, à l’œil vif, au front élevé mais fuyant ; il était coiffé d’une mauvaise perruque dont les bougies de la cheminée avaient peu à peu et accidentellement dévoré tout ce que les rats de l’armoire avaient épargné de boucles. Il tenait en main une serviette d’une blancheur problématique, ce qui indiquait qu’il avait été dérangé au moment où il allait se mettre à table.
Sa figure malicieuse, à laquelle on eût pu trouver quelque ressemblance avec celle de Voltaire, s’animait en ce moment d’une double expression facile à saisir : la politesse voulait qu’il sourît à son hôte inconnu ; l’impatience changeait cette disposition en une grimace dont la signification tournait décidément à l’atrabilaire et au rechigné ; de sorte qu’éclairée par les lueurs tremblantes du bougeoir, dont les ombres hachaient les principaux traits, la physionomie du baron de Taverney pouvait passer pour celle d’un très laid seigneur.
– Monsieur, dit-il, puis-je savoir à quel heureux hasard je dois le plaisir de vous voir ?
– Mais, monsieur, à l’orage qui a effrayé les chevaux, lesquels, en s’emportant, ont failli briser ma voiture. J’étais donc là sur la grand-route, sans postillons : l’un s’était laissé tomber de cheval, l’autre s’était sauvé avec le sien, lorsqu’un jeune homme que j’ai rencontré m’a indiqué le chemin qui conduisait à votre château, en me rassurant sur votre hospitalité bien connue.
Le baron leva son bougeoir pour éclairer un plus large espace de terrain et pour voir si, dans cet espace, il découvrirait le maladroit qui lui valait cet heureux hasard dont il parlait tout à l’heure.
De son côté, le voyageur chercha autour de lui pour voir si bien décidément son jeune guide s’était retiré.
– Et savez-vous comment se nomme celui qui vous a indiqué mon château, monsieur ? demanda le baron de Taverney en homme qui veut savoir a qui exprimer sa reconnaissance.
– Mais c’est un jeune homme qui s’appelle, je crois, Gilbert.
– Ah ! ah ! Gilbert ; je n’aurais pas cru qu’il fût bon, même à cela. Ah ! c’est le fainéant Gilbert, le philosophe Gilbert !
À ce flux d’épithètes, accentuées d’une menaçante façon, le visiteur comprit qu’il existait peu de sympathie entre le seigneur suzerain et son vassal.
– Enfin, dit le baron après un moment de silence non moins expressif que ses paroles, veuillez entrer, monsieur.
– Permettez d’abord, monsieur, dit le voyageur, que je fasse remiser ma voiture, qui contient des objets assez précieux.
– La Brie ! cria le baron, La Brie ! conduisez la voiture de monsieur le baron sous le hangar ; elle y sera un peu plus à couvert qu’au milieu de la cour, attendu qu’il y a encore beaucoup d’endroits où il reste des lattes ; quant aux chevaux, c’est autre chose, je ne vous réponds pas qu’ils trouvent à souper ; mais, comme ils ne sont point à vous et qu’ils sont au maître de poste, cela vous doit être à peu près égal.
– Cependant, monsieur, dit le voyageur impatient, si je vous gêne par trop, comme je commence à le croire…
– Oh ! ce n’est pas cela, monsieur, interrompit poliment le baron, vous ne me gênez point ; seulement, vous serez gêné, vous, je vous en préviens.
– Monsieur, croyez que je vous serai toujours reconnaissant…
– Oh ! je ne me fais pas d’illusion, monsieur, dit le baron en levant de nouveau son bougeoir pour étendre le cercle de lumière du côté où Joseph Balsamo, aidé de La Brie, conduisait sa voiture, et en haussant la voix à mesure que son hôte s’éloignait ; – oh ! je ne me fais pas d’illusion, Taverney est un triste séjour, et un pauvre séjour surtout.
Le voyageur était trop occupé pour répondre ; il choisissait, comme l’y avait invité le baron de Taverney, l’endroit le moins délabré du hangar pour y abriter sa voiture, et, quand elle fut à peu près à couvert, il glissa un louis dans la main de La Brie, et revint près du baron.
La Brie mit le louis dans sa poche, convaincu que c’était une pièce de vingt quatre sous, et remerciant le ciel de l’aubaine.
– À Dieu ne plaise que je pense de votre château le mal que vous en dites, monsieur, répondit Balsamo en s’inclinant devant le baron, qui, comme seule preuve qu’il lui avait dit la vérité, le conduisit, en secouant la tête, à travers une large et humide antichambre en grommelant :
– Bon, bon, je sais ce que je dis ; je connais malheureusement mes ressources ; elles sont fort bornées. Si vous êtes Français, monsieur le baron, mais votre accent allemand m’indique que vous ne l’êtes pas, quoique votre nom italien… Mais cela ne fait rien à la chose ; si vous êtes Français, disais-je, ce nom de Taverney vous eût rappelé des souvenirs de luxe ; on disait autrefois Taverney le Riche.
Balsamo pensait d’abord que cette phrase allait se terminer par un soupir, mais il n’en fut rien.
– De la philosophie ! pensa-t-il.
– Par ici, monsieur le baron, par ici, continua le baron en ouvrant la porte de la salle à manger. Holà ! maître La Brie, servez-nous comme si vous étiez cent valets de pied à vous tout seul.
La Brie se précipita pour obéir à son maître.
– Je n’ai que ce laquais, monsieur, dit Taverney, et il me sert bien mal. Mais je n’ai pas le moyen d’en avoir un autre. Cet imbécile est resté avec moi depuis près de vingt ans sans avoir touché un sou de gage, et je le nourris… à peu près comme il me sert… Il est stupide, vous verrez !
Balsamo poursuivait le cours de ses études.
– Sans cœur ! dit-il ; mais, au reste, peut-être n’est-ce que de l’affectation.
Le baron referma la porte de la salle à manger, et seulement alors, grâce à son bougeoir qu’il élevait au-dessus de sa tête, le voyageur put embrasser la salle dans toute son étendue.
C’était une grande salle basse qui avait été autrefois la pièce principale d’une petite ferme élevée par son propriétaire au rang de château, laquelle était si chichement meublée, qu’au premier coup d’œil elle semblait vide. Des chaises de paille à dos sculpté, des gravures, d’après les batailles de Lebrun, encadrées de bois noir verni, une armoire de chêne noircie par la fumée et la vieillesse, voilà pour l’ornement. Au milieu s’élevait une petite table ronde sur laquelle fumait un unique plat qui se composait de perdreaux et de choux. Le vin était renfermé dans une bouteille de grés à large ventre ; l’argenterie, usée, noircie, bosselée, se composait de trois couverts, d’un gobelet et d’une salière. Cette dernière pièce, d’un travail exquis et d’une grande pesanteur, semblait un diamant de prix au milieu de cailloux sans valeur et sans éclat.
– Voilà, monsieur, voilà, dit le baron en offrant un siège à son hôte, dont il avait suivi le coup d’œil investigateur. Ah ! votre regard s’arrête sur ma salière ; vous l’admirez, c’est de bon goût ; c’est poli ; car vous tombez sur la seule chose qui soit présentable ici. Monsieur, je vous remercie, et de tout mon cœur ; mais non, je me trompe. J’ai encore quelque chose de précieux, par ma foi ! et c’est ma fille.
– Mademoiselle Andrée ? dit Balsamo.
– Ma foi, oui, mademoiselle Andrée, dit le baron étonné que son hôte fût si bien instruit, et je veux vous présenter à elle. Andrée ! Andrée ! viens, mon enfant, n’aie pas peur.
– Je n’ai pas peur, mon père, répondit d’une voix douce et sonore à la fois une grande et belle personne qui se présenta à la porte sans embarras et pourtant sans hardiesse.
Joseph Balsamo, quoique profondément maître de lui, comme on a déjà pu le voir, ne put cependant s’empêcher de s’incliner devant cette souveraine beauté.
En effet, Andrée de Taverney, qui venait d’apparaître comme pour dorer et enrichir tout ce qui l’entourait, avait des cheveux d’un blond châtain qui s’éclairaient aux tempes et au cou ; ses yeux noirs, limpides, largement dilatés, regardaient fixement, comme les yeux des aigles. Cependant, la suavité de son regard était inexprimable ; sa bouche vermeille se découpait capricieusement en arc, d’un corail humide et brillant ; d’admirables mains blanches, effilées, d’un dessin antique, s’attachaient à des bras éblouissants de forme et d’éclat ; sa taille, à la fois souple et ferme, semblait celle d’une belle statue païenne, à laquelle un prodige eût donné la vie ; son pied, dont la cambrure eut été remarquable près de celui de Diane chasseresse, semblait ne pouvoir porter le poids de son corps que par un miracle d’équilibre ; enfin sa mise, quoique de la plus grande simplicité, était d’un goût si parfait et si bien approprié à tout l’ensemble de sa personne, qu’un habillement complet tiré de la garde-robe de la reine eût peut-être, au premier abord, semblé moins élégant et moins riche que son simple vêtement.
Tous ces détails merveilleux frappèrent au premier coup d’œil Balsamo ; il avait tout vu, tout remarqué, du moment où mademoiselle de Taverney était entrée dans la salle à manger jusqu’au moment où il l’avait saluée, et, de son côté, le baron n’avait pas perdu une seule des impressions produites sur son hôte par cet assemblage unique de perfections.
– Vous avez raison, dit à voix basse Balsamo en se retournant vers son hôte, mademoiselle est d’une précieuse beauté.
– Ne lui faites pas trop de compliments à cette pauvre Andrée, monsieur, dit négligemment le baron ; elle sort du couvent, et elle croirait à ce que vous lui dites. Ce n’est pas, ajouta-t-il, que je redoute sa coquetterie ; au contraire, la chère enfant n’est pas assez coquette, monsieur, et en bon père je m’applique à développer en elle cette qualité, qui fait la première force de la femme.
Andrée baissa les yeux et rougit. Quelque bonne volonté qu’elle y mit, elle n’avait pu faire autrement que d’entendre cette singulière théorie émise par son père.
– Disait-on cela à mademoiselle lorsqu’elle était au couvent ? demanda en riant Joseph Balsamo au baron, et cette prescription faisait-elle partie de l’enseignement donné par les religieuses ?
– Monsieur, reprit le baron, j’ai mes idées à moi, comme vous avez peut être déjà pu le voir.
Balsamo s’inclina en signe qu’il adhérait complètement à cette prétention du baron.
– Non, continua-t-il, je ne veux pas imiter, moi, ces pères de famille qui disent à leur fille : « Sois prude, inflexible, aveugle ; enivre-toi d’honneur, de délicatesse et de désintéressement ! » Les imbéciles ! Il me semble voir des parrains conduisant leur champion dans la lice, après l’avoir désarmé de toutes pièces, pour lui faire combattre un adversaire armé de pied en cap. Non, pardieu ! il n’en sera pas ainsi de ma fille Andrée, bien qu’élevée à Taverney, dans un trou provincial.
Quoique de l’avis du baron sur la désignation donnée à son château, Balsamo crut devoir mimer une contradiction polie.
– Bon, bon, reprit le vieillard, répondant au jeu de physionomie de Balsamo, bon ! je connais Taverney, vous dis-je ; mais, quoi qu’il en soit, et si éloigné que nous nous trouvions de ce soleil resplendissant qu’on appelle Versailles, ma fille connaîtra le monde, que j’ai si bien connu autrefois ; elle y entrera… si elle y entre jamais, avec un arsenal complet, que je lui forge à l’aide de mon expérience et de mes souvenirs… Mais, monsieur, je dois vous l’avouer, oui, le couvent a gâté tout cela… Ma fille, – ces choses-là ne sont faites que pour moi, – ma fille est la première pensionnaire qui ait pris le bon de l’enseignement et suivi la lettre de l’Évangile. Corbleu ! convenez que c’est jouer de malheur, baron !
– Mademoiselle est un ange, répondit Balsamo, et en vérité, monsieur, ce que vous me dites ne me surprend pas.
Andrée salua le baron en signe de remerciement et de sympathie, puis elle s’assit, comme le lui ordonnait son père par un signe des yeux.
– Asseyez-vous, baron, dit Taverney, et, si vous avez faim, mangez. C’est un horrible ragoût que cet animal de La Brie a fricassé.
– Des perdreaux ! vous appelez cela un abominable ragoût ? dit en souriant l’hôte du baron ; mais vous calomniez votre table. Des perdreaux en mai ! Ils sont donc de vos terres ?
– Des terres, à moi ! Il y a longtemps que tout ce que j’en avais, – et je dois dire que mon bonhomme de père m’en avait laissé une certaine quantité, – il y a longtemps, dis-je, que tout ce que j’en avais est vendu, mangé, digéré. Oh ! mon Dieu ! non, grâce au ciel, je n’en ai plus un pouce de terre, non. C’est ce fainéant de Gilbert, qui n’est bon à rien qu’à lire et rêvasser, et qui, dans ses moments perdus, aura volé je ne sais où un fusil, de la poudre et du plomb, et qui va tuer ces volatiles en braconnant sur les terres de mes voisins. Il ira aux galères, et bien certainement je l’y laisserai aller, car cela me débarrassera de lui. Mais Andrée aime le gibier, ce qui fait que je pardonne à mon Gilbert.
Balsamo examina le beau visage d’Andrée, et n’y découvrit pas un pli, pas un tressaillement, pas une ombre de rougeur.
Il s’assit à table entre elle et le comte, et elle lui servit, sans paraître le moins du monde embarrassée de la pénurie de la table, sa portion de ce plat fourni par Gilbert, assaisonné par La Brie, et que dépréciait si fort le baron.
Pendant ce temps, le pauvre La Brie, qui ne perdait pas un mot des éloges que Balsamo donnait à lui et à Gilbert, offrait des assiettes avec une mine contrite qui devenait triomphante à chaque louange que le baron croyait devoir accorder aux assaisonnements.
– Il n’a pas seulement salé son affreux ragoût ! s’écria le baron après avoir dévoré deux ailes de perdreau que sa fille avait placées sur son assiette au milieu d’une onctueuse couche de choux. Andrée, passez donc la salière à M. le baron.
Andrée obéit en étendant le bras avec une grâce parfaite.
– Ah ! je vous prends à admirer encore ma salière, baron ! dit Taverney.
– Pour cette fois, vous vous trompez, monsieur, reprit Balsamo ; c’est la main de mademoiselle que j’admirais.
– Ah ! parfait ! c’est du Richelieu tout pur ! Mais puisque vous la tenez, baron, cette fameuse salière, que vous avez reconnue tout de suite pour ce qu’elle est, regardez-la ! elle fut commandée par le Régent à Lucas l’orfèvre. Ce sont des amours de satyres et de bacchantes ; c’est libre, mais c’est joli.
Balsamo remarqua seulement alors que le groupe de figures, charmant de travail et précieux d’exécution, était non pas libre, mais obscène. Cette vue le porta à admirer le calme et l’indifférence d’Andrée, qui, à l’ordre de son père, lui avait présenté la salière sans sourciller, et qui continuait de manger sans rougir.
Mais comme si le baron eût pris à tâche d’écailler ce vernis d’innocence qui, pareil à la robe virginale dont parle l’Écriture, recouvrait toute la personne de sa fille, il continua de détailler les beautés de son orfèvrerie, malgré les efforts de Balsamo pour détourner la conversation.
– Ah, çà ! mangez, baron, dit Taverney, car il n’y a que ce plat, je vous en avertis. Peut-être vous figurez-vous que le rôt va venir, et que les entremets attendent : détrompez-vous, car vous seriez horriblement désappointé.
– Pardon, monsieur, dit Andrée avec sa froideur ordinaire ; mais, si Nicole m’a bien comprise, elle doit avoir commencé un tôt-fait dont je lui ai appris la recette.
– La recette ! Vous avez appris la recette d’un plat à Nicole Legay, à votre femme de chambre ? Votre femme de chambre fait la cuisine ? Il ne manquerait plus qu’une chose, c’est que vous la fissiez vous-même. Est-ce que la duchesse de Châteauroux ou la marquise de Pompadour faisaient la cuisine au roi ? C’était, au contraire, le roi qui leur faisait les omelettes… Jour de Dieu ! que je voie les femmes faire la cuisine chez moi ! Baron, excusez ma fille, je vous en supplie.
– Mais, mon père, il faut bien qu’on mange, dit tranquillement Andrée. Voyons, Legay, ajouta-t-elle d’une voix plus haute, est-ce fait ?
– Oui, mademoiselle, répondit la jeune fille, qui apportait un plat de la plus appétissante odeur.
– Je sais bien qui ne mangera pas de ce plat-là, dit Taverney furieux en brisant son assiette.
– Monsieur en mangera peut-être, dit froidement Andrée.
Puis, se tournant vers son père :
– Vous savez, monsieur, que vous n’avez plus que dix-sept assiettes de ce service, qui me vient de ma mère.
Cela dit, elle trancha le gâteau fumant que Nicole Legay, la jolie chambrière, venait de poser sur la table.
L’esprit d’observation de Joseph Balsamo trouvait une ample pâture dans chaque détail de cette existence étrange et isolée, perdue dans un coin de la Lorraine.
La salière seule lui révélait toute une face du caractère du baron de Taverney, ou plutôt son caractère sous toutes ses faces.
Aussi, ce fut en appelant à son aide sa plus délicate pénétration qu’il interrogea les traits d’Andrée au moment où elle effleura du bout de son couteau ces figures d’argent qui semblaient échappées d’un de ces repas nocturnes du régent, à la suite desquels Canillac avait la charge d’éteindre les bougies.
Soit curiosité, soit qu’il fût mû par un autre sentiment, Balsamo considérait Andrée avec une telle persévérance, que deux ou trois fois, en moins de dix minutes, les regards de la jeune fille durent rencontrer les siens. D’abord, la pure et chaste créature soutint ce regard singulier sans confusion mais enfin sa fixité devint telle, tandis que le baron déchiquetait du bout de son couteau le chef-d’œuvre de Nicole, qu’une impatience fébrile, qui lui fit monter le sang aux joues, commença à s’emparer d’elle. Bientôt, se sentant troublée sous ce regard presque surhumain, elle essaya de le braver, et ce fut elle, à son tour, qui regarda le baron de son grand œil clair et dilaté. Mais, cette fois encore, elle dut céder, et sa paupière, inondée du fluide magnétique que projetait l’œil ardent de son hôte, s’abaissa lourde et craintive, pour ne plus se lever qu’avec hésitation.
Cependant, tandis que cette lutte muette s’établissait entre la jeune fille et le mystérieux voyageur, le baron grondait, riait et maugréait, jurait en vrai seigneur campagnard, et pinçait le bras de La Brie, qui, malheureusement pour lui, se trouvait à sa portée dans un moment où son irritation nerveuse lui faisait éprouver le besoin de pincer quelque chose.
Il allait sans doute en faire autant à Nicole, quand les yeux du baron, pour la première fois sans doute, se portèrent sur les mains de la jeune femme de chambre.
Le baron adorait les belles mains : c’était pour de belles mains qu’il avait fait toutes ses folies de jeunesse.
– Voyez donc, dit-il, quels jolis doigts a cette drôlesse. Comme l’ongle s’effile, comme il se recourberait sur la peau, ce qui est une beauté suprême, si le bois qu’on fend, si les bouteilles qu’on rince, si les casseroles qu’on récure n’usaient affreusement la corne ; car c’est de la corne que vous avez au bout des doigts, mademoiselle Nicole.
Nicole, peu habituée aux compliments du baron, le regardait avec un demi sourire, où l’étonnement avait plus de part encore que l’orgueil.
– Oui, oui, dit le baron, qui s’aperçut de ce qui se passait dans le cœur de la coquette jeune fille, fais la roue, je te le conseille. – Oh ! c’est que je vous dirai, mon cher hôte, que mademoiselle Nicole Legay, ici présente, n’est point une prude comme sa maîtresse et qu’un compliment ne lui fait pas peur.
Les yeux de Balsamo se portèrent vivement sur la fille du baron, et il vit luire le dédain le plus suprême sur le beau visage d’Andrée. Alors il trouva convenable d’harmoniser sa figure avec celle de la fière enfant ; celle-ci le remarqua, et lui en sut gré sans doute, car elle le regarda avec moins de dureté ou plutôt avec moins d’inquiétude qu’elle n’avait fait jusque-là.
– Croyez-vous, monsieur, continua le baron en passant le dos de sa main sous le menton de Nicole qu’il paraissait décidé à trouver charmante ce soir là, croiriez-vous que cette donzelle arrive du couvent comme ma fille et a presque reçu de l’éducation ? Aussi mademoiselle Nicole ne quitte pas sa maîtresse un seul instant. C’est un dévouement qui ferait sourire de joie messieurs les philosophes qui prétendent que ces espèces-là ont des âmes.
– Monsieur, dit Andrée mécontente, ce n’est point par dévouement que Nicole ne me quitte point, c’est parce que je lui ordonne de ne pas me quitter.
Balsamo leva les yeux sur Nicole pour voir l’effet que feraient sur elle les paroles de sa maîtresse, fières jusqu’à l’insolence, et il vit, à la crispation de ses lèvres, que la jeune fille n’était point insensible aux humiliations qui ressortaient de son état de domesticité.
Cependant, cette expression passa comme un éclair sur le visage de la chambrière ; car, en se détournant pour cacher une larme sans doute, ses yeux se fixèrent sur une fenêtre de la salle à manger qui donnait sur la cour. Tout intéressait Balsamo, qui semblait chercher quelque chose de son côté au milieu des personnages parmi lesquels il venait d’être introduit ; tout intéressait Balsamo, disons-nous : son regard suivit donc le regard de Nicole, et il lui sembla, à cette fenêtre, objet de l’attention de Nicole, voir apparaître un visage d’homme.
– En vérité, pensa-t-il, tout est curieux dans cette maison ; chacun a son mystère, et j’espère ne pas être une heure sans connaître celui de mademoiselle Andrée. Je connais déjà celui du baron, et je devine celui de Nicole.
Il avait eu un moment d’absence, mais si court qu’eût été ce moment, le baron s’en aperçut.
– Vous rêvez aussi, vous, dit-il ; bon ! vous devriez au moins attendre à cette nuit, mon cher hôte. La rêverie est contagieuse, et c’est une maladie qui se gagne ici, à ce qu’il me semble. Comptons les rêveurs. Nous avons d’abord mademoiselle Andrée qui rêve ; puis nous avons encore mademoiselle Nicole qui rêve ; puis enfin je vois rêver à tout moment ce fainéant qui a tué ces perdreaux, qui rêvait peut-être aussi quand il les a tués…
– Gilbert ? demanda Balsamo.
– Oui ! un philosophe comme M. La Brie. À propos de philosophes, est-ce que vous êtes de leurs amis, par hasard ? Oh ! je vous en préviens alors, vous ne serez pas des miens…
– Non, monsieur, je ne suis ni bien ni mal avec eux ; je n’en connais pas, répondit Balsamo.
– Tant mieux, ventrebleu ! Ce sont de vilains animaux, plus venimeux encore qu’ils ne sont laids. Ils perdent la monarchie avec leurs maximes ! on ne rit plus en France, on lit, et que lit-on encore ? Des phrases comme celle-ci : Sous un gouvernement monarchique, il est très difficile que le peuple soit vertueux ; ou bien : La vraie monarchie n’est qu’une constitution imaginée pour corrompre les mœurs des peuples et les asservir ; ou bien encore : Si l’autorité des rois vient de Dieu, c’est comme les maladies et les fléaux du genre humain. Comme tout cela est récréatif ! Un peuple vertueux ! à quoi servirait-il ? je vous le demande. Ah ! tout va mal, voyez-vous, et cela depuis que Sa Majesté a parlé à M. de Voltaire et a lu les livres de M. Diderot.
En ce moment, Balsamo crut encore voir la même figure pâlissante apparaître derrière les vitres. Mais cette figure disparut aussitôt qu’il fixa les yeux sur elle.
– Mademoiselle serait-elle philosophe ? demanda en souriant Balsamo.
– Je ne sais pas ce que c’est que la philosophie, répondit Andrée. Je sais seulement que j’aime ce qui est sérieux.
– Eh ! mademoiselle ! s’écria le baron, rien n’est plus sérieux, à mon avis, que de bien vivre ; aimez donc cela.
– Mais mademoiselle ne hait point la vie, à ce qu’il me semble ? demanda Balsamo.
– Cela dépend, monsieur, répliqua Andrée.
– Voilà encore un mot stupide, dit Taverney. Eh bien ! croiriez-vous, monsieur, qu’il m’a déjà été répondu lettre pour lettre par mon fils ?
– Vous avez un fils, mon cher hôte ? demanda Balsamo.
– Oh ! mon Dieu, oui, j’ai ce malheur : un vicomte de Taverney, lieutenant aux gendarmes Dauphin, un excellent sujet !…
Le baron prononça ces trois derniers mots en serrant les dents comme s’il eût voulu en mâcher chaque lettre.
– Je vous en félicite, monsieur, dit Balsamo en s’inclinant.
– Oui, répondit le vieillard, encore un philosophe. Cela fait hausser les épaules, parole d’honneur. Ne me parlait-il pas, l’autre jour, d’affranchir les nègres. « Et le sucre ! ai-je fait. J’aime mon café fort sucré, moi, et le roi Louis XV aussi. – Monsieur, a-t-il répondu, plutôt se passer de sucre que de voir souffrir une race… – Une race de singes ! » ai-je dit, et encore je leur faisais bien de l’honneur. Savez-vous ce qu’il a prétendu ? Foi de gentilhomme, il faut qu’il y ait quelque chose dans l’air qui leur tourne la tête, il a prétendu que tous les hommes étaient frères ! – Moi, le frère d’un Mozambique !
– Oh ! fit Balsamo, c’est aller bien loin.
– Hein ! qu’en dites-vous ? j’ai de la chance, n’est-ce pas ? avec mes deux enfants, et l’on ne dira pas de moi que je revis dans ma progéniture. La sœur est un ange et le frère un apôtre ! Buvez donc, monsieur… Mon vin est détestable.
– Je le trouve exquis, dit Balsamo en regardant Andrée.
– Alors, vous êtes philosophe aussi, vous !… Ah ! prenez garde, je vous ferai faire un sermon par ma fille. Mais non, les philosophes n’ont pas de religion. C’était cependant bien commode, mon Dieu, d’avoir de la religion : on croyait en Dieu et au roi, tout était dit. Aujourd’hui, pour ne croire ni à l’un ni à l’autre, il faut apprendre trop de choses et lire trop de livres ; j’aime mieux ne jamais douter. De mon temps, on n’apprenait que des choses agréables, au moins ; on s’étudiait à bien jouer au pharaon, au biribi ou au passe-dix ; on tirait agréablement l’épée, malgré les édits ; on ruinait des duchesses et l’on se ruinait pour des danseuses : c’est mon histoire à moi. Taverney tout entier a passé à l’Opéra ; et c’est la seule chose que je regrette, attendu qu’un homme ruiné n’est pas un homme. Tel que vous le voyez, je parais vieux, n’est-ce pas ? Eh bien ! c’est parce que je suis ruiné et que je vis dans une tanière, parce que ma perruque est râpée et mon habit gothique ; mais, voyez mon ami le maréchal, qui a des habits neufs et des perruques retapées, qui habite Paris et qui a deux cent mille livres de rentes. Eh bien ! il est jeune encore ; il est encore vert, dispos, aventureux ! Dix ans de plus que moi, mon cher monsieur, dix ans !
– Est-ce de M. de Richelieu que vous voulez parler ?
– Sans doute.
– Du duc ?
– Pardieu ! ce n’est pas du cardinal, je pense ; je ne remonte pas encore jusque-là. D’ailleurs, il n’a pas fait ce qu’a fait son neveu ; il n’a pas duré si longtemps.
– Je m’étonne, monsieur, qu’avec de si puissants amis que ceux que vous paraissez avoir, vous quittiez la cour.
– Oh ! c’est une retraite momentanée, voilà tout, et j’y rentrerai quelque jour, dit le vieux baron en lançant sur sa fille un regard étrange.
Ce coup d’œil fut ramassé en route par Balsamo.
– Mais, au moins, dit-il, M. le maréchal fait avancer votre fils ?
– Mon fils, lui ! il l’a en horreur.
– Le fils de son ami ?
– Et il a raison.
– Comment, c’est vous qui le dites ?
– Pardieu ! un philosophe !… Il l’exècre.
– Et Philippe le lui rend bien du reste, dit Andrée avec un calme parfait. Desservez, Legay !
La jeune fille, arrachée à la vigilante observation qui rivait son regard à la fenêtre, accourut.
– Ah ! dit le baron en soupirant, autrefois on restait à table jusqu’à deux heures du matin. C’est qu’on avait de quoi souper ! c’est que, quand on ne mangeait plus, on buvait encore ! Mais le moyen de boire de la piquette quand on ne mange plus… Legay, donnez un flacon de marasquin… si toutefois il en reste.
– Faites, dit Andrée à Legay, qui semblait attendre les ordres de sa maîtresse pour obéir à ceux du baron.
Le baron s’était renversé dans son fauteuil, et, les yeux fermés, il poussait des soupirs d’une mélancolie grotesque.
– Vous me parliez du maréchal de Richelieu… reprit Balsamo, qui paraissait décidé à ne point laisser tomber la conversation.
– Oui, dit Taverney, je vous en parlais, c’est vrai.
Et il chantonna un air non moins mélancolique que ses soupirs.
– S’il exècre votre fils, et s’il a raison de l’exécrer parce qu’il est philosophe, continua Balsamo, il a du vous garder son amitié, à vous, car vous ne l’êtes pas.
– Philosophe ? Non, Dieu merci !
– Ce ne sont pas les titres qui vous manquent, je présume. Vous avez servi le roi ?
– Quinze ans. J’ai été aide de camp du maréchal ; nous avons fait ensemble la campagne de Mahon, et notre amitié date… ma foi, attendez donc… du fameux siège de Philippsburg, c’est-à-dire de 1742 à 1743.
– Ah ! fort bien, dit Balsamo ; vous étiez au siège de Philippsburg… Et moi aussi.
Le vieillard se redressa sur son fauteuil et regarda Balsamo en face, en ouvrant de grands yeux.
– Pardon, dit-il ; mais quel âge avez-vous donc, mon cher hôte ?
– Oh ! je n’ai pas d’âge, moi, dit Balsamo en tendant son verre, afin que le marasquin lui fût servi par la belle main d’Andrée.
Le baron interpréta la réponse de son hôte à sa façon, et crut que Balsamo avait quelque raison de ne pas avouer son âge.
– Monsieur, dit-il, permettez-moi de vous dire que vous ne paraissez pas avoir l’âge d’un soldat de Philippsburg. Il y a vingt-huit ans de ce siège, et vous en avez tout au plus trente, si je ne me trompe.
– Eh ! mon Dieu, qui n’a pas trente ans ? dit le voyageur avec négligence.
– Moi, pardieu ! s’écria le baron, puisqu’il y a juste trente ans que je ne les ai plus.
Andrée regardait l’étranger avec une fixité qui indiquait l’irrésistible attrait de la curiosité. En effet, à chaque instant cet homme étrange se révélait à elle sous un nouveau jour.
– Enfin, monsieur, vous me confondez, dit le baron, à moins toutefois que vous ne vous trompiez, ce qui est probable, et que vous ne preniez Philippsburg pour une autre ville. Je vous vois trente ans au plus, n’est-ce pas, Andrée ?
– En effet, répondit celle-ci, qui essaya encore de soutenir le regard puissant de son hôte, et qui cette fois encore ne put y réussir.
– Non pas, non pas, dit ce dernier ; je sais ce que je dis, et je dis ce qui est. Je parle du fameux siège de Philippsburg, où M. le duc de Richelieu a tué en duel son cousin le prince de Lixen. C’était en revenant de la tranchée que la chose eut lieu, sur la grand-route, ma foi ; au revers de cette route, du côté gauche, il lui logea son épée au beau travers du corps. Je passais là comme le prince de Deux-Ponts le tenait agonisant entre ses bras. Il était assis sur le revers du fossé, tandis que M. de Richelieu essuyait tranquillement son épée.
– Monsieur, s’écria le baron, sur mon honneur ! vous me bouleversez. Cela s’est passé comme vous le dites.
– Vous avez entendu raconter la chose ? demanda tranquillement Balsamo.
– J’étais là, j’avais l’honneur d’assister comme témoin M. le maréchal, qui n’était pas maréchal alors ; mais cela n’y fait rien.
– Attendez donc, fit Balsamo en regardant fixement le baron.
– Quoi ?
– Ne portiez-vous pas à cette époque l’uniforme de capitaine ?
– Justement.
– Vous étiez au régiment des chevau-légers de la reine, qui furent écharpés à Fontenoy ?
– Y étiez-vous aussi, à Fontenoy ? demanda le baron en essayant de goguenarder.
– Non, répondit tranquillement Balsamo, à Fontenoy j’étais mort.
Le baron ouvrit de grands yeux, Andrée tressaillit, Nicole fit le signe de la croix.
– Donc, pour en revenir à ce que je vous disais, continua Balsamo, vous portiez l’uniforme des chevau-légers, je me le rappelle parfaitement à cette heure. Je vous ai vu en passant, vous teniez votre cheval et celui du maréchal, tandis que celui-ci se battait. Je m’approchai de vous et je vous demandai des détails ; vous me les donnâtes.
– Moi ?
– Eh ! oui, pardieu ! vous. Je vous reconnais maintenant, vous portiez le titre de chevalier alors. Et l’on ne vous appelait que le petit chevalier.
– Mordieu ! s’écria Taverney tout émerveillé.
– Excusez-moi de ne pas vous avoir remis d’abord. Mais trente ans changent un homme. Au maréchal de Richelieu, mon cher baron !
Et Balsamo, après avoir levé son verre, le vida jusqu’à la dernière goutte.
– Vous, vous m’avez vu à cette époque ? répéta le baron. Impossible !
– Je vous ai vu, dit Balsamo.
– Sur la grand-route ?
– Sur la grand-route.
– Tenant les chevaux ?
– Tenant les chevaux.
– Au moment du duel ?
– Comme le prince rendait le dernier soupir, je vous l’ai dit.
– Mais vous avez donc cinquante ans ?
– J’ai l’âge qu’il faut avoir pour vous avoir vu.
Cette fois le baron se renversa sur son fauteuil avec un mouvement si dépité, que Nicole ne put s’empêcher de rire.
Mais Andrée, au lieu de rire comme Nicole, se prit à rêver, les yeux fixés sur Balsamo.
On eût dit que celui-ci attendait ce moment et l’avait prévu.
Se levant tout à coup, il lança deux ou trois éclairs de sa prunelle enflammée à la jeune fille, qui tressaillit comme si elle eût été frappée d’une commotion électrique.
Ses bras se raidirent, son cou s’inclina, elle sourit comme malgré elle à l’étranger, puis ferma les yeux.
Celui-ci, toujours debout, lui toucha les bras : elle tressaillit encore.
– Et vous aussi, mademoiselle, dit-il, vous croyez que je suis un menteur, lorsque je prétends avoir assisté au siège de Philippsburg ?
– Non, monsieur, je vous crois, articula Andrée en faisant un effort surhumain.
– Alors c’est moi qui radote, dit le vieux baron. Ah ! pardon ! à moins toutefois que monsieur ne soit un revenant, une ombre !
Nicole ouvrit de grands yeux effarés.
– Qui sait ! dit Balsamo, avec un accent si grave qu’il acheva de captiver la jeune fille.
– Voyons, sérieusement, monsieur le baron, reprit le vieillard, qui paraissait décidé à tirer la chose au clair, est-ce que vous avez plus de trente ans ? En vérité, vous ne les paraissez pas.
– Monsieur, dit Balsamo, me croirez-vous, si je vous dis quelque chose de peu croyable ?
– Je ne vous en réponds pas, dit le baron en secouant la tête d’un air narquois, tandis qu’Andrée, au contraire, écoutait de toutes ses forces. Je suis fort incrédule, je vous en préviens, moi.
– Que vous sert-il, alors, de me faire une question dont vous n’écouterez pas la réponse ?
– Eh bien ! si, je vous croirai. Là, êtes-vous content ?
– Alors, monsieur, je vous répéterai ce que je vous ai déjà dit ; non seulement je vous ai vu, mais encore je vous ai connu au siège de Philippsburg.
– Alors vous étiez enfant ?
– Sans doute.
– Vous aviez quatre ou cinq ans au plus !
– Non pas ; j’en avais quarante et un.
– Ah ! ah ! ah ! s’écria le baron en riant aux éclats, tandis que Nicole lui faisait écho.
– Je vous l’avais bien dit, monsieur, dit gravement Balsamo ; vous ne me croyez point.
– Mais comment croire sérieusement, voyons !… donnez-moi une preuve.
– C’est bien clair, pourtant, reprit Balsamo sans montrer aucun embarras. J’avais quarante et un ans à cette époque, c’est vrai ; mais je ne dis pas que je fusse l’homme que je suis.
– Ah ! ah ! mais ceci devient du paganisme, s’écria le baron. N’y a-t-il pas eu un philosophe grec, – ces misérables philosophes, il y en a eu de tout temps ! – n’y a-t-il pas eu un philosophe grec qui ne mangeait pas de fèves, parce qu’il prétendait qu’elles avaient des âmes, – comme mon fils prétend que les nègres en ont ; qui avait inventé cela ? C’est… comment diable l’appelez-vous donc ?
– Pythagore, dit Andrée.
– Oui, Pythagore, les jésuites m’ont appris cela autrefois. Le père Porée m’a fait composer là-dessus des vers latins en concurrence avec le petit Arouet. Je me rappelle même qu’il trouva mes vers infiniment meilleurs que les siens. Pythagore, c’est cela.
– Eh bien ! qui vous dit que je n’aie pas été Pythagore ? répliqua très simplement Balsamo.
– Je ne nie pas que vous n’ayez été Pythagore, dit le baron ; mais enfin Pythagore n’était point au siège de Philippsburg. Je ne l’y ai pas vu, du moins.
– Assurément, dit Balsamo ; mais vous y avez vu le vicomte Jean des Barreaux, lequel était aux mousquetaires noirs ?
– Oui, oui, je l’ai vu, celui-là… et ce n’était pas un philosophe, bien qu’il eût horreur des fèves et qu’il n’en mangeât que lorsqu’il ne pouvait faire autrement.
– Eh bien ! c’est cela. Vous rappelez-vous que, le lendemain du duel de M. de Richelieu, des Barreaux était de tranchée avec vous ?
– Parfaitement.
– Car, vous vous souvenez de cela, les mousquetaires noirs et les chevau-légers montaient ensemble tous les sept jours.
– C’est exact… après ?
– Eh bien ! après… la mitraille tombait comme grêle ce soir-là. Des Barreaux était triste ; il s’approcha de vous et vous demanda une prise, que vous lui offrîtes, dans une boîte d’or.
– Sur laquelle était le portrait d’une femme ?
– Justement. Je la vois encore ; blonde, n’est-ce pas ?
– Mordieu ! c’est cela, dit le baron tout effaré. Ensuite ?
– Ensuite, continua Balsamo, comme il savourait cette prise, un boulet le prit à la gorge, comme autrefois M. de Berwick, et lui emporta la tête.
– Hélas ! oui, dit le baron, ce pauvre des Barreaux !
– Eh bien ! monsieur, vous voyez bien que je vous ai vu et connu à Philippsburg, dit Balsamo, puisque j’étais des Barreaux en personne.
Le baron se renversa en arrière dans un accès de frayeur ou plutôt de stupéfaction, qui donna aussitôt l’avantage à l’étranger.
– Mais c’est de la sorcellerie cela ! s’écria-t-il. il y a cent ans, vous eussiez été brûlé, mon cher hôte. Eh ! mon Dieu ! il me semble qu’on sent ici une odeur de revenant, de pendu, de roussi !
– Monsieur le baron, dit en souriant Balsamo, un vrai sorcier n’est jamais ni pendu, ni brûlé, mettez-vous bien cela dans l’esprit ; ce sont les sots qui ont affaire au bûcher ou à la corde. Mais vous plaît-il que nous en restions là pour ce soir, car voilà mademoiselle de Taverney qui s’endort ? Il paraît que les discussions métaphysiques et les sciences occultes ne l’intéressent que médiocrement.
En effet, Andrée, subjuguée par une force inconnue, irrésistible, balançait mollement son front, comme une fleur dont le calice vient de recevoir une trop forte goutte de rosée.
Mais, aux derniers mots du baron, elle fit un effort pour repousser cette invasion dominatrice d’un fluide qui l’accablait ; elle secoua énergiquement la tête, se leva, et, tout en trébuchant d’abord, puis soutenue par Nicole, elle quitta la salle à manger.
En même temps qu’elle disparut aussi la face collée aux carreaux, et que, depuis longtemps déjà, Balsamo avait reconnue pour celle de Gilbert.
Un instant après, on entendit Andrée attaquer vigoureusement les touches de son clavecin.
Balsamo l’avait suivie de l’œil tandis qu’elle traversait, chancelante, la salle à manger.
– Allons, dit-il triomphant, lorsqu’elle eut disparu, je puis dire comme Archimède : Eurêka.
– Qu’est-ce qu’Archimède ? demanda le baron.
– Un brave homme de savant que j’ai connu il y a deux mille cent cinquante ans, dit Balsamo.
Cette fois, soit que la gasconnade parût trop forte au baron, soit qu’il ne l’eût pas entendue, soit enfin que, l’ayant entendue, il ne fût point fâché de débarrasser la maison de son hôte étrange, il suivit des yeux Andrée jusqu’à ce qu’elle eût disparu ; puis, lorsque le bruit de son clavecin lui eut prouvé qu’elle était occupée dans la chambre voisine, il offrit à Balsamo de le faire conduire à la ville prochaine.
– J’ai, dit-il, un mauvais cheval qui en crèvera peut-être, mais enfin qui arrivera, et vous serez sûr, au moins, d’être couché convenablement. Ce n’est pas qu’il manque d’une chambre et d’un lit à Taverney, mais j’entends l’hospitalité à ma façon. Bien ou rien, c’est ma devise.
– Alors vous me renvoyez ? dit Balsamo en cachant sous un sourire la contrariété qu’il éprouvait. C’est me traiter en importun.
– Non, pardieu ! c’est vous traiter en ami, mon cher hôte. Vous loger ici, au contraire, serait vous vouloir du mal. C’est à mon grand regret que je vous dis cela, et pour l’acquit de ma conscience ; car, en vérité, vous me plaisez fort.
– Alors, si je vous plais, ne me forcez pas à me lever quand je suis las, à courir à cheval quand je pourrais étendre mes bras et dégourdir mes jambes dans un lit. N’exagérez pas votre médiocrité, enfin, si vous ne voulez pas que je croie à un mauvais vouloir qui me serait personnel.
– Oh ! s’il en est ainsi, dit le baron, vous coucherez au château.
Puis, cherchant La Brie des yeux et l’apercevant dans un coin :
– Avance ici, vieux scélérat ! lui cria-t-il.
La Brie fit timidement quelques pas.
– Avance donc, ventrebleu ! Voyons, penses-tu que la chambre rouge soit présentable ?
– Certes, oui, monsieur, répondit le vieux serviteur, puisque c’est celle de M. Philippe quand il vient à Taverney.
– Elle peut être fort bien pour un pauvre diable de lieutenant qui vient passer trois mois chez un père ruiné, et fort mal pour un riche seigneur qui court la poste à quatre chevaux.
– Je vous assure, monsieur le baron, dit Balsamo, qu’elle sera parfaite.
Le baron fit une grimace qui voulait dire : « C’est bon, je sais ce qu’il en est. »
Puis tout haut :
– Donne donc la chambre rouge à monsieur, continua-t-il, puisque monsieur veut absolument être guéri de l’envie de revenir à Taverney. Ainsi, vous tenez à coucher ici ?
– Mais oui.
– Cependant, attendez donc, il y aurait un moyen.
– À quoi ?
– À ce que vous ne fissiez pas la route à cheval.
– Quelle route ?
– La route qui mène d’ici à Bar-le-Duc.
Balsamo attendit le développement de la proposition.
– Ce sont des chevaux de poste qui ont amené votre voiture ici ?
– Sans doute, à moins que ce ne soit Satan.
– J’ai pensé d’abord que cela pouvait être, car je ne vous crois pas trop mal avec lui.
– Vous me faites infiniment plus d’honneur que je n’en mérite.
– Eh bien ! les chevaux qui ont amené votre voiture peuvent la remmener.
– Non pas, car il n’en reste que deux sur quatre. La voiture est lourde et les chevaux de poste doivent dormir.
– Encore une raison. Décidément vous tenez à coucher ici.
– J’y tiens aujourd’hui pour vous revoir demain. Je veux vous témoigner ma reconnaissance.
– Vous avez un moyen tout simple pour cela.
– Lequel ?
– Puisque vous êtes si bien avec le diable, priez-le donc de me faire trouver la pierre philosophale.
– Monsieur le baron, si vous y teniez beaucoup…
– À la pierre philosophale ! parbleu ! si j’y tiendrais !
– Il faudrait alors vous adresser à une personne qui n’est pas le diable.
– Quelle est cette personne ?
– Moi, comme dit Corneille dans je ne sais plus quelle comédie qu’il me récitait, tenez, il y a juste cent ans, en passant sur le Pont-Neuf, à Paris.
– La Brie ! vieux coquin ! s’écria le baron, qui commençait à trouver la conversation dangereuse à une pareille heure et avec un pareil homme, tâchez de trouver une bougie et d’éclairer monsieur.
La Brie se hâta d’obéir, et tout en faisant cette recherche, presque aussi chanceuse que la pierre philosophale, il appela Nicole pour qu’elle montât la première et donnât de l’air à la chambre rouge.
Nicole laissa Andrée seule, ou plutôt Andrée fut enchantée de trouver cette occasion de congédier sa chambrière : elle avait besoin de demeurer avec sa pensée.
Le baron souhaita le bonsoir à Balsamo et alla se coucher.
Balsamo tira sa montre, car il se rappelait la promesse qu’il avait faite à Althotas. Il y avait deux heures et demie déjà, au lieu de deux heures, que le savant dormait. C’étaient trente minutes perdues. Il demanda donc à La Brie si le carrosse était toujours au même endroit.
La Brie répondit qu’à moins qu’il n’eût marché tout seul, il devait y être.
Balsamo s’informa alors de ce qu’était devenu Gilbert.
La Brie assura que Gilbert était un fainéant qui devait être couché depuis une heure au moins.
Balsamo sortit pour aller réveiller Althotas, après avoir étudié la topographie du chemin qui conduisait à la chambre rouge.
M. de Taverney n’avait point menti relativement à la médiocrité de cette chambre : l’ameublement répondait à celui des autres pièces du château.
Un lit de chêne, dont la couverture était de vieux damas vert jauni, comme les tentures à festons ; une table de chêne à pieds tordus ; une grande cheminée de pierre qui datait du temps de Louis XIII, et à qui le feu pouvait donner une certaine somptuosité l’hiver, mais à qui l’absence du feu donnait un aspect des plus tristes l’été, vide de chenets, vide d’ustensiles à feu, vide de bois, mais pleine en échange de vieilles gazettes, tel était le mobilier dont Balsamo allait, pour une nuit, se trouver l’heureux propriétaire.
Nous y joindrons deux chaises et une armoire de bois, mais peinte en gris avec des panneaux creusés.
Pendant que La Brie essayait de mettre un peu d’ordre dans cette chambre aérée par Nicole, qui s’était retirée chez elle cette opération faite, Balsamo, après avoir réveillé Althotas, rentrait dans la maison.
Arrivé en face de la porte d’Andrée, il s’arrêta pour écouter. Au moment où Andrée avait quitté la salle du souper, elle s’était aperçue qu’elle échappait à cette mystérieuse influence que le voyageur exerçait sur elle. Et pour combattre jusqu’à ces pensées, elle s’était mise à son clavecin.
Les sons arrivaient jusqu’à Balsamo à travers la porte fermée.
Balsamo, comme nous l’avons dit, s’était arrêté devant cette porte.
Au bout d’un instant, il fit plusieurs gestes arrondis qu’on eût pu prendre pour une espèce de conjuration, et qui en étaient une sans doute, puisque, frappée d’une nouvelle sensation pareille à celle qu’elle avait déjà éprouvée, Andrée cessa lentement de jouer son air, laissa ses mains retomber immobiles à ses côtés, et se retourna vers la porte d’un mouvement lent et raide, pareil à celui d’une personne qui obéit à une influence étrangère et accomplit des choses qui ne lui sont pas commandées par son libre arbitre.
Balsamo sourit dans l’ombre, comme s’il eût pu voir à travers cette porte fermée.
C’était sans doute tout ce que désirait Balsamo, et il avait deviné que ce désir était accompli ; car, ayant étendu la main gauche et trouvé sous cette main la rampe, il monta l’escalier raide et massif qui conduisait à la chambre rouge.
À mesure qu’il s’éloignait, Andrée, du même mouvement lent et raide, se détournait de la porte et revenait à son clavecin. En atteignant la dernière marche de l’escalier, Balsamo put entendre les premières notes de la reprise de l’air interrompu.
Balsamo entra dans la chambre rouge et congédia La Brie.
La Brie était visiblement un bon serviteur, habitué à obéir sur un signe. Cependant, après avoir fait un mouvement vers la porte, il s’arrêta.
– Eh bien ? demanda Balsamo.
La Brie glissa sa main dans la poche de sa veste, parut palper quelque chose au plus profond de cette poche muette, mais ne répondit pas.
– Avez-vous quelque chose à me dire, mon ami ? demanda Balsamo en s’approchant de lui.
La Brie parut faire un violent effort sur lui-même, et tirant sa main de sa poche :
– Je veux dire, monsieur, que vous vous êtes sans doute trompé ce soir, répondit-il.
– Moi ? fit Balsamo ; et en quoi donc, mon ami.
– En ce que vous avez cru me donner une pièce de vingt-quatre sous et que vous m’avez donné une pièce de vingt-quatre livres.
Et il ouvrit sa main qui laissa voir un louis neuf et étincelant.
Balsamo regarda le vieux serviteur avec un sentiment d’admiration qui semblait indiquer qu’il n’avait pas d’ordinaire pour les hommes une grande considération à l’endroit de la probité.
– And honest ! dit-il comme Hamlet.
Et fouillant à son tour dans sa poche, il mit un second louis à côté du premier.
La joie de La Brie à la vue de cette splendide générosité ne saurait se concevoir. Il y avait vingt ans au moins qu’il n’avait vu d’or.
Il fallut, pour qu’il se crût l’heureux propriétaire d’un pareil trésor, que Balsamo le lui prît dans la main et le lui glissât lui-même dans la poche.
Il salua jusqu’à terre, et se retirait à reculons, lorsque Balsamo l’arrêta.
– Quelles sont le matin les habitudes du château ? demanda-t-il.
– M. de Taverney reste tard au lit, monsieur ; mais mademoiselle Andrée se lève toujours de bonne heure.
– À quelle heure ?
– Mais vers six heures.
– Qui couche au-dessus de cette chambre ?
– Moi, monsieur.
– Et au-dessous ?
– Personne. C’est le vestibule qui donne sous cette chambre.
– Bien, merci, mon ami ; laissez-moi maintenant.
– Bonsoir, monsieur.
– Bonsoir. À propos, veillez à ce que ma voiture soit en sûreté.
– Oh ! monsieur peut être tranquille.
– Si vous y entendiez quelque bruit, ou si vous y aperceviez de la lumière, ne vous effrayez pas. Elle est habitée par un vieux serviteur impotent que je mène avec moi, et qui habite le fond du carrosse. Recommandez à M. Gilbert de ne pas le troubler ; dites-lui aussi, je vous prie, qu’il ne s’éloigne pas demain matin avant que je lui aie parlé. Retiendrez-vous bien tout cela, mon ami ?
– Oh ! oui certes : mais monsieur nous quitterait-il si tôt ?
– C’est selon, dit Balsamo avec un sourire. Cependant, pour bien faire, il faudrait que je fusse à Bar-le-Duc demain au soir.
La Brie poussa un soupir de résignation, jeta un dernier coup d’œil au lit, et approcha la bougie du foyer pour donner un peu de chaleur à cette grande chambre humide, en brûlant tous les papiers a défaut de bois.
Mais Balsamo l’arrêta.
– Non, dit-il, laissez tous ces vieux journaux où ils sont ; si je ne dors pas, je m’amuserai à les lire.
La Brie s’inclina et sortit.
Balsamo s’approcha de la porte, écouta les pas du vieux serviteur, qui faisaient à leur tour craquer l’escalier. Bientôt les pas retentirent au-dessus de sa tête. La Brie était rentré chez lui.
Alors le baron alla à la fenêtre.
En face de sa fenêtre, à l’autre aile du pavillon, une petite mansarde, aux rideaux mal fermés, était éclairée. C’était celle de Legay. La jeune fille détachait lentement sa robe et son fichu. Souvent elle ouvrait sa fenêtre et se penchait en dehors pour voir dans la cour.
Balsamo la regardait avec une attention qu’il n’avait sans doute pas voulu lui accorder au souper.
– Étrange ressemblance ! murmura-t-il.
En ce moment la lumière de la mansarde s’éteignit, quoique celle qui l’habitait ne fût point couchée.
Balsamo demeura appuyé à la muraille.
Le clavecin retentissait toujours.
Le baron parut écouter si aucun autre bruit ne se mêlait à celui de l’instrument… Puis, lorsqu’il se fut bien assuré que l’harmonie veillait seule au milieu du silence général, il rouvrit sa porte, fermée par La Brie, descendit l’escalier avec précaution, et poussa doucement la porte du salon, qui tourna sans bruit sur ses gonds usés.
Andrée n’entendit rien.
Elle promenait ses belles mains, d’un blanc mat, sur l’ivoire jauni de l’instrument ; en face d’elle était une glace incrustée dans un parquet sculpté dont la dorure écaillée avait disparu sous une couche de couleur grise.
L’air que jouait la jeune fille était mélancolique. Au reste, c’étaient plutôt de simples accords qu’un air. Elle improvisait sans doute, et repassait sur le clavecin les souvenirs de sa pensée ou les rêves de son imagination. Peut-être son esprit, si attristé par le séjour de Taverney, quittait-il momentanément le château pour aller se perdre dans les immenses et nombreux jardins de l’Annonciade de Nancy, tout peuplés de joyeuses pensionnaires. Quoi qu’il en fût, pour le moment, son regard vague et à demi voilé se perdait dans le sombre miroir place devant elle, et qui reflétait les ténèbres que ne pouvait aller combattre au fond de cette grande pièce la lumière de la seule bougie qui, placée sur le clavecin, éclairait la musicienne.
Parfois elle s’arrêtait tout à coup. C’est qu’alors elle se rappelait l’étrange vision de la soirée et les impressions inconnues qui en avaient été la suite. Or, avant que sa pensée eût rien précisé à cet égard, le cœur avait déjà battu, et le frisson avait parcouru ses membres. Elle tressaillait comme si, tout isolée qu’elle était alors, le contact d’un être animé fût venu l’effleurer et la troubler en l’effleurant.
Tout à coup, comme elle cherchait à se rendre compte de ces impressions bizarres, elle les éprouva de nouveau. Toute sa personne frissonna comme secouée d’une commotion électrique. Ses regards prirent de la netteté, sa pensée se solidifia pour ainsi dire, et elle aperçut comme un mouvement dans la glace.
C’était la porte du salon qui s’ouvrait sans bruit.
Derrière cette porte apparut une ombre.
Andrée frémit, ses doigts s’égarèrent sur les touches.
Rien n’était plus naturel cependant que cette apparition.
Cette ombre, qu’il était impossible de reconnaître, encore plongée dans les ténèbres qu’elle était, ne pouvait-elle être celle de M. de Taverney ou celle de Nicole ? La Brie, avant de se coucher, n’avait-il pas à rôder par les appartements et à entrer au salon pour quelque besogne ? La chose lui arrivait fréquemment, et, dans ces sortes de tournées, le discret et fidèle serviteur ne faisait jamais de bruit.
Mais la jeune fille voyait avec les yeux de l’âme que ce n’était ni l’une ni l’autre de ces trois personnes.
L’ombre s’approcha d’un pas muet, se faisant de plus en plus distincte au milieu des ténèbres. Lorsque l’apparition fut entrée dans le cercle qu’embrassait la lumière, Andrée reconnut l’étranger, si effrayant, avec son visage pâle et sa redingote de velours noir.
Il avait, sans doute pour quelque mystérieux motif, quitté l’habit de soie qu’il portait.
Elle voulut se retourner, crier.
Mais Balsamo étendit ses bras en avant, et elle ne bougea plus.
Elle fit un effort.
– Monsieur, dit-elle, monsieur !… au nom du ciel, que voulez-vous ?
Balsamo sourit, la glace répéta cette expression de sa physionomie, et Andrée l’absorba avidement.
Mais il ne répondit pas.
Andrée tenta encore une fois de se lever, mais elle ne put y parvenir : une force invincible, un engourdissement qui n’était point sans charme la clouèrent sur son fauteuil, tandis que son regard restait rivé sur le miroir magique.
Cette sensation nouvelle l’épouvanta, car elle se sentait entièrement à la discrétion de cet homme, et cet homme était un inconnu.
Elle fit pour appeler au secours un effort surhumain : sa bouche s’ouvrit, mais Balsamo étendit ses deux mains au-dessus de la tête de la jeune fille, et aucun son ne sortit de sa bouche.
Andrée resta muette ; sa poitrine s’emplit d’une sorte de chaleur stupéfiante qui monta lentement jusqu’à son cerveau, se déroulant comme une vapeur aux tourbillons envahissants.
La jeune fille n’avait plus ni force ni volonté ; elle laissa retomber sa tête sur son épaule.
En ce moment, il sembla à Balsamo entendre un léger bruit du côté de la fenêtre : il se retourna vivement et crut voir extérieurement s’éloigner de la vitre le visage d’un homme.
Il fronça le sourcil ; et, chose étrange, la même impression sembla se refléter sur le visage de la jeune fille.
Alors, se retournant du côté d’Andrée, il abaissa les deux mains qu’il avait constamment tenues levées au-dessus de sa tête, les releva d’un geste onctueux, les abaissa encore, et persévérant pendant quelques secondes à entasser sur la jeune fille des colonnes écrasantes d’électricité :
– Dormez ! dit-il.
Puis, comme elle se débattait encore sous le charme :
– Dormez ! répéta-t-il avec l’accent de la domination. Dormez ! je le veux !
Dès lors tout céda à cette puissante volonté. Andrée appuya le coude sur le clavecin, posa la tête sur sa main et s’endormit.
Puis Balsamo sortit à reculons, tira la porte après lui, et l’on put l’entendre remonter l’escalier de bois et regagner sa chambre.
Aussitôt que la porte du salon se fut refermée derrière lui, la figure qu’avait cru entrevoir Balsamo reparut aux vitres.
C’était celle de Gilbert.
Gilbert, exclu du salon par l’infériorité de sa position au château de Taverney, avait surveillé toute la soirée les personnages à qui leur rang permettait d’y figurer.
Durant tout le souper, il avait vu Balsamo sourire et gesticuler. Il avait remarqué l’attention dont l’honorait Andrée ; l’affabilité inouïe du baron à son égard ; l’empressement respectueux de La Brie.
Plus tard, lorsqu’on s’était levé de table, il s’était caché dans un massif de lilas et de boules-de-neige, dans la crainte que Nicole, en fermant les volets ou en regagnant sa chambre, ne l’aperçût et ne le dérangeât dans son investigation, ou plutôt dans son espionnage.
Nicole avait en effet opéré sa ronde, mais elle avait dû laisser ouvert un des volets du salon, dont les charnières à moitié descellées ne permettaient pas aux contrevents de rouler sur leurs gonds.
Gilbert connaissait bien cette circonstance. Aussi n’avait-il pas, comme nous l’avons vu, quitté son poste, sûr qu’il était de continuer ses observations quand Legay serait partie.
Ses observations, avons-nous dit ? – ce mot, peut-être, semblera bien vague au lecteur. – Quelles observations Gilbert pouvait-il faire ? ne connaissait-il pas le château de Taverney dans tous ses détails, puisqu’il y avait été élevé, les personnages qui l’habitaient sous toutes leurs faces, puisque depuis dix sept ou dix-huit ans il les voyait tous les jours ?
C’est que ce soir-là Gilbert avait d’autres desseins que d’observer ; il ne guettait pas seulement, il attendait.
Quand Nicole eut quitté le salon en y laissant Andrée, quand, après avoir lentement et négligemment fermé les portes et les volets, elle se fut promenée dans le parterre, comme si elle y eût attendu quelqu’un ; quand elle eut plongé de tous côtés de furtifs regards, quand elle eut fait enfin ce que venait de faire et allait faire encore Gilbert, elle se décida à la retraite et regagna sa chambre.
Gilbert, comme on le comprend bien, immobile contre le tronc d’un arbre, à moitié courbé, respirant à peine, n’avait pas perdu un des mouvements, pas perdu un des gestes de Nicole ; puis, lorsqu’elle eut disparu, lorsqu’il eut vu s’illuminer la fenêtre des mansardes, il traversa l’espace vide sur la pointe du pied, parvint jusqu’à la fenêtre, s’y accroupit dans l’ombre et attendit, sans savoir peut-être ce qu’il attendait, dévorant des yeux Andrée, nonchalamment assise à son clavecin.
Ce fut dans ce moment que Joseph Balsamo entra dans le salon.
Gilbert tressaillit à cette vue, et son regard ardent se concentra sur les deux personnages de la scène que nous venons de raconter.
Il crut voir que Balsamo complimentait Andrée sur son talent, que celle-ci lui répondait avec sa froideur accoutumée ; qu’il insistait avec un sourire, qu’elle suspendait son étude pour répondre et congédier son hôte.
Il admira la grâce avec laquelle celui-ci se retirait. De toute la scène qu’il avait cru comprendre, il n’avait absolument rien compris, car la réalité de cette scène était le silence.
Gilbert n’avait rien pu entendre, il avait seulement vu remuer des lèvres et s’agiter des bras. Comment, si bon observateur qu’il fût, eût-il reconnu un mystère là où tout se passait naturellement en apparence ?
Balsamo parti, Gilbert demeura non plus en observation, mais en contemplation devant Andrée, si belle dans sa pose nonchalante, puis bientôt il s’aperçut avec étonnement qu’elle dormait. Il demeura encore quelques minutes dans la même attitude, pour s’assurer bien positivement que cette immobilité était bien du sommeil. Puis, lorsqu’il en fut bien convaincu, il se leva tenant sa tête à deux mains, comme un homme qui craint que son cerveau n’éclate sous le flot des pensées qui y affluent ; puis, dans un moment de volonté qui ressemblait à un élan de fureur :
– Oh ! sa main, dit-il ; approcher seulement mes lèvres de sa main. Allons ! Gilbert, allons ! je le veux…
Et cela dit, s’obéissant à lui-même, il s’élança dans l’antichambre et atteignit la porte du salon, qui s’ouvrit sans bruit pour lui comme elle avait fait pour Balsamo.
Mais à peine cette porte fut-elle ouverte, à peine se trouva-t-il en face de la jeune fille sans que rien l’en séparât plus, qu’il comprit l’importance de l’action qu’il allait commettre ; lui, Gilbert, lui, le fils d’un métayer et d’une paysanne, lui, le jeune homme timide, sinon respectueux, qui à peine, du fond de son obscurité, avait osé lever les yeux sur la fière et dédaigneuse jeune fille, il allait toucher de ses lèvres le bas de la robe ou le bout des doigts de cette majesté endormie, qui pouvait en se réveillant le foudroyer de son regard. À cette pensée, tous ces nuages d’enivrement qui avaient égaré son esprit et bouleversé son cerveau se dissipèrent. Il s’arrêta, se retenant au chambranle de la porte, car les jambes lui tremblaient si fort, qu’il lui semblait qu’il allait tomber.
Mais la méditation ou le sommeil d’Andrée était si profond, car Gilbert ne savait encore bien précisément si la jeune fille dormait ou méditait, qu’elle ne fit pas un seul mouvement, quoiqu’elle eût pu entendre les palpitations du cœur de Gilbert, que celui-ci essayait vainement de comprimer dans sa poitrine ; il resta un moment debout, haletant ; la jeune fille ne bougea point.
Elle était si belle ainsi, doucement appuyée sur sa main, avec ses longs cheveux sans poudre, épars sur son cou et sur ses épaules, que cette flamme assoupie, mais non pas éteinte par la terreur, se réveilla. Un nouveau vertige le prit ; c’était comme une enivrante folie ; c’était comme un dévorant besoin de toucher quelque chose qui la touchât elle-même ; il fit de nouveau un pas vers elle.
Le plancher craqua sous son pied mal affermi ; à ce bruit, une sueur froide perla au front du jeune homme, mais Andrée ne parut pas l’avoir entendu.
– Elle dort, murmura Gilbert. Oh ! bonheur, elle dort !
Mais Gilbert, au bout de trois pas, s’arrêta de nouveau ; une chose semblait l’épouvanter ; c’était l’éclat inaccoutumé de la lampe qui, près de s’éteindre, lançait ses dernières lueurs, ces fulgurantes lueurs qui précèdent les ténèbres.
Du reste, pas un bruit, pas un souffle dans toute la maison ; le vieux La Brie était couché et sans doute endormi ; la lumière de Nicole était éteinte.
– Allons, dit-il.
Et il s’avança de nouveau.
Chose étrange, le parquet cria de nouveau, et Andrée ne remua point encore.
Gilbert s’étonna de cet étrange sommeil, il s’en effraya presque.
– Elle dort, répéta-t-il avec cette mobilité de la pensée qui fait chanceler vingt fois en une minute la résolution d’un amant ou d’un lâche. – Est lâche quiconque n’est plus maître de son cœur. – Elle dort, ô mon Dieu ! mon Dieu !
Mais, au milieu de toutes ces fiévreuses alternatives de crainte et d’espérance, Gilbert, avançant toujours, se trouva à deux pas d’Andrée. Dès lors, ce fut comme une magie ; il eût voulu fuir que la fuite lui eût été impossible ; une fois entré dans le cercle d’attraction dont la jeune fille était le centre, il se sentait lié, garrotté, vaincu ; il se laissa tomber sur ses deux genoux.
Andrée demeura immobile, muette : on eût dit une statue. Gilbert prit le bas de sa robe et la baisa.
Puis il releva la tête lentement, sans souffle, d’un mouvement égal : ses yeux cherchèrent les yeux d’Andrée.
Ils étaient tout grands ouverts, et cependant Andrée ne voyait pas.
Gilbert ne savait plus que penser, il était anéanti sous le poids de la surprise. Un moment il eut l’effroyable idée qu’elle était morte. Pour s’en assurer, il osa prendre sa main ; elle était tiède et l’artère y battait doucement. Mais la main d’Andrée resta immobile dans la main de Gilbert. Alors Gilbert se figura, enivré sans doute par cette voluptueuse pression, qu’Andrée voyait, qu’elle sentait, qu’elle avait deviné son amour insensé ; il crut, pauvre cœur aveuglé, qu’elle attendait sa visite, que son silence était un consentement, son immobilité une faveur.
Alors il souleva la main d’Andrée jusqu’à ses lèvres, et y imprima un long et fiévreux baiser.
Tout à coup Andrée frissonna, et Gilbert sentit qu’elle le repoussait.
– Oh ! je suis perdu ! murmura-t-il en abandonnant la main de la jeune fille et en frappant le parquet de son front.
Andrée se leva comme si un ressort l’eût dressée sur ses pieds ; ses yeux ne s’abaissèrent pas même sur le plancher où gisait Gilbert à demi écrasé par la honte et la terreur, Gilbert qui n’avait pas seulement la force d’implorer un pardon sur lequel il ne comptait pas.
Mais Andrée, la tête haute, le cou tendu, comme si elle eût été entraînée par une force secrète vers un but invisible, effleura en passant l’épaule de Gilbert, passa outre, et commença de s’avancer vers la porte avec une démarche contrainte et pénible.
Gilbert, la sentant s’éloigner, se souleva sur une main, se retourna lentement et la suivit d’un regard étonné.
Andrée continua son chemin vers la porte, l’ouvrit, franchit l’antichambre et arriva au pied de l’escalier.
Gilbert, pâle et tremblant, la suivait en se traînant sur ses genoux.
– Oh ! pensa-t-il, elle est si indignée qu’elle n’a pas daigné s’en prendre à moi ; elle va trouver le baron, elle va lui raconter ma honteuse folie, et l’on va me chasser comme un laquais !
La tête du jeune homme s’égara à cette pensée qu’il quitterait Taverney, qu’il cesserait de voir celle qui était sa lumière, sa vie, son âme ; le désespoir lui donna du courage ; il se redressa sur ses pieds et s’élança vers Andrée.
– Oh ! pardon, mademoiselle, au nom du ciel ! pardon ! murmura-t-il.
Andrée parut n’avoir point entendu ; mais elle passa outre et n’entra point chez son père.
Gilbert respira.
Andrée posa le pied sur la première marche de l’escalier, puis sur la seconde.
– Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! murmura Gilbert ; où peut-elle donc aller ainsi ? Cet escalier ne conduit qu’à la chambre rouge qu’habite cet étranger, et à la mansarde de La Brie. Si c’était pour La Brie, elle appellerait, elle sonnerait… Elle irait donc ?… Oh ! c’est impossible ! impossible !
Et Gilbert crispait ses poings de rage à la seule idée qu’Andrée pouvait aller chez Balsamo.
Devant la porte de l’étranger, elle s’arrêta.
Une sueur froide coulait au front de Gilbert ; il se cramponna aux barreaux de l’escalier pour ne pas tomber lui-même ; car il avait continué de suivre Andrée. Tout ce qu’il voyait, tout ce qu’il croyait deviner lui semblait monstrueux.
La porte de Balsamo était entrebâillée ; Andrée la poussa sans y frapper. La lumière qui s’en échappa éclaira ses traits si nobles et si purs, et tourbillonna en reflets d’or dans ses yeux tout grands ouverts.
Au milieu de la chambre, Gilbert put entrevoir l’étranger, debout, l’œil fixe, le front plissé, et la main étendue avec le geste du commandement.
Puis la porte se referma.
Gilbert sentit ses forces défaillir. Une de ses mains lâcha la rampe, l’autre se porta à son front brûlant ; il tourna sur lui-même comme une roue sortie de l’essieu, et tomba étourdi sur la pierre froide de la première marche, l’œil encore attaché sur cette porte maudite par laquelle venait de s’engloutir tout le rêve passé, tout le bonheur présent, toute l’espérance de l’avenir.
Balsamo vint au-devant de la jeune fille, qui était entrée ainsi chez lui sans se déranger de la ligne directe, ferme dans sa marche comme la statue du Commandeur.
Si étrange que fût cette apparition pour tout autre que Balsamo, elle ne parut point surprendre celui-ci.
– Je vous ai commandé de dormir, dit-il ; dormez-vous ?
Andrée poussa un soupir, mais ne répondit point.
Balsamo s’approcha de la jeune fille et la chargea d’une plus grande quantité de fluide.
– Je veux que vous parliez, dit-il.
La jeune fille tressaillit.
– Avez-vous entendu ce que j’ai dit ? demanda l’étranger.
Andrée fit signe que oui.
– Pourquoi ne parlez-vous point alors ?
Andrée porta la main à sa gorge, comme pour exprimer que les paroles ne pouvaient point se faire jour.
– Bien ! asseyez-vous là, dit Balsamo.
Il la prit par la même main que Gilbert venait de baiser sans qu’elle s’en aperçût, et ce seul contact lui donna le même tressaillement que nous lui avons déjà vu éprouver quand le fluide souverain lui était venu d’en haut tout à l’heure.
La jeune fille, conduite par Balsamo, fit trois pas à reculons et s’assit dans un fauteuil.
– Maintenant, dit-il, voyez-vous ?
Les yeux d’Andrée se dilatèrent comme si elle eut voulu embrasser tous les rayons lumineux répandus dans la chambre par les lueurs divergentes de deux bougies.
– Je ne vous dis pas de voir avec les yeux, continua Balsamo ; voyez avec la poitrine.
Et tirant de dessous sa veste brodée une baguette d’acier, il en posa l’extrémité sur la poitrine palpitante de la jeune fille.
Celle-ci bondit comme si un dard de flamme eût traversé sa chair et pénétré jusqu’à son cœur ; ses yeux se fermèrent aussitôt.
– Ah ! bien, dit Balsamo, vous commencez à voir, n’est-ce pas ?
Elle fit un signe de tête affirmatif.
– Et vous allez parler, n’est-ce pas ?
– Oui, répondit Andrée.
Mais en même temps elle porta la main à son front avec un geste d’indicible douleur.
– Qu’avez-vous ? demanda Balsamo.
– Oh ! je souffre !
– Pourquoi souffrez-vous ?
– Parce que vous me forcez de voir et de parler.
Balsamo leva deux ou trois fois les mains au-dessus du front d’Andrée et sembla écarter une portion du fluide prêt à le faire éclater.
– Souffrez-vous encore ? demanda-t-il.
– Moins, répondit la jeune fille.
– Bien ; alors regardez où vous êtes.
Les yeux d’Andrée restèrent fermés ; mais sa figure s’assombrit et parut exprimer le plus vif étonnement.
– Dans la chambre rouge, murmura-t-elle.
– Avec qui ?
– Avec vous, continua-t-elle en tressaillant.
– Qu’avez-vous ?
– J’ai peur ! j’ai honte !
– De quoi ? Ne sommes-nous pas sympathiquement unis ?
– Si fait.
– Ne savez-vous pas que je ne vous fais venir qu’avec des intentions pures ?
– Ah ! oui, c’est vrai, dit-elle.
– Et que je vous respecte à l’égal d’une sœur ?
– Oui, je le sais.
Et sa figure se rasséréna, puis se troubla de nouveau.
– Vous ne me dites pas tout, continua Balsamo. Vous ne me pardonnez pas entièrement.
– C’est que je vois que, si vous ne me voulez point de mal à moi, vous en voulez peut-être à d’autres.
– C’est possible, murmura Balsamo ; mais ne vous occupez point de cela, ajouta-t-il avec le ton du commandement.
Andrée reprit son visage habituel.
– Tout le monde dort-il dans la maison ?
– Je ne sais pas, dit-elle.
– Alors regardez.
– De quel côté voulez-vous que je regarde ?
– Voyons. Du côté de votre père, d’abord. Où est-il ?
– Dans sa chambre.
– Que fait-il ?
– Il est couché.
– Dort-il ?
– Non, il lit.
– Que lit-il ?
– Un de ces mauvais livres qu’il veut toujours me faire lire.
– Et que vous ne lisez pas ?
– Non, dit-elle.
– Bien. Nous sommes donc tranquilles de ce côté. Regardez du côté de Nicole, dans sa chambre.
– Il n’y a point de lumière dans sa chambre.
– Avez-vous besoin de lumière pour y voir ?
– Non, si vous l’ordonnez.
– Voyez ! je le veux.
– Ah ! je la vois !
– Eh bien ?
– Elle est à moitié vêtue ; elle pousse doucement la porte de sa chambre ; elle descend l’escalier.
– Bien. Où va-t-elle ?
– Elle s’arrête à la porte de la cour ; elle se cache derrière cette porte ; elle guette, elle attend.
Balsamo sourit.
– Est-ce vous, dit-il, qu’elle guette et qu’elle attend ?
– Non.
– Eh bien ! voilà le principal. Quand une jeune fille est libre de son père et de sa femme de chambre elle n’a plus rien à craindre, à moins que…
– Non, dit-elle.
– Ah ! ah ! vous répondez à ma pensée ?
– Je la vois.
– Ainsi, vous n’aimez personne ?
– Moi ? dit dédaigneusement la jeune fille.
– Eh ! sans doute ; vous pourriez aimer quelqu’un, ce me semble. On ne sort pas du couvent pour vivre dans la réclusion, et l’on donne la liberté au cœur en même temps qu’au corps ?
Andrée secoua la tête.
– Mon cœur est libre, dit-elle tristement.
Et une telle expression de candeur et de modestie virginale embellit ses traits, que Balsamo radieux murmura :
– Un lis ! une pupille ! une voyante !
Et il joignit les mains en signe de joie et de remerciement, puis, revenant à Andrée :
– Mais si vous n’aimez pas, continua-t-il, vous êtes aimée, sans doute ?
– Je ne sais pas, dit la jeune fille avec douceur.
– Comment ! vous ne savez pas ? répondit Balsamo assez rudement. Cherchez ! Quand j’interroge, c’est pour avoir une réponse.
Et il toucha une seconde fois la poitrine de la jeune fille du bout de sa baguette d’acier.
La jeune fille tressaillit encore, mais sous l’impression d’une douleur visiblement moins vive que la première.
– Oui, oui, je vois, dit-elle ; ménagez-moi, car vous me tueriez.
– Que voyez-vous ? demanda Balsamo.
– Oh ! mais c’est impossible ! répondit Andrée.
– Que voyez-vous donc ?
– Un jeune homme qui, depuis mon retour du couvent, me suit, m’épie, me couve des yeux, mais toujours caché.
– Quel est ce jeune homme ?
– Je ne vois pas son visage, mais seulement son habit c’est presque l’habit d’un ouvrier.
– Où est-il ?
– Au bas de l’escalier ; il souffre, il pleure.
– Pourquoi ne voyez-vous pas son visage ?
– C’est qu’il le tient caché dans ses mains.
– Voyez à travers ses mains.
Andrée parut faire un effort.
– Gilbert ! s’écria-t-elle. Oh ! je disais bien que c’était impossible !
– Et pourquoi impossible ?
– Parce qu’il n’oserait pas m’aimer, répondit la jeune fille avec l’expression d’un suprême dédain.
Balsamo sourit en homme qui connaît l’homme, et qui sait qu’il n’y a pas de distance que le cœur ne franchisse, cette distance fût-elle un abîme.
– Et que fait-il au bas de l’escalier ?
– Attendez, il écarte les mains de son front, il se cramponne à la rampe, il se soulève, il monte.
– Où monte-t-il ?
– Ici… C’est inutile, il n’osera entrer.
– Pourquoi n’osera-t-il entrer ?
– Parce qu’il a peur, dit Andrée avec un sourire de mépris.
– Mais il écoutera.
– Sans doute, il approche son oreille de la porte, il écoute.
– Il vous gêne alors ?
– Oui, parce qu’il peut entendre ce que je dis.
– Et il est homme à en abuser, même envers vous, qu’il aime ?
– Oui, dans un moment de colère ou de jalousie ; oh ! oui, dans un de ces moments-là, il est capable de tout.
– Alors débarrassons-nous de lui, dit Balsamo. Et il marcha bruyamment vers la porte.
Sans doute l’heure de la bravoure n’était pas encore venue pour Gilbert, car, au bruit des pas de Balsamo, craignant d’être surpris, il s’élança à cheval sur la rampe et se laissa glisser jusqu’à terre.
Andrée poussa un petit cri d’épouvante.
– Cessez de regarder de ce côté, dit Balsamo en revenant vers Andrée. Ce sont choses de peu d’importance que les amours vulgaires. Parlez-moi du baron de Taverney, voulez-vous ?
– Je veux tout ce que vous voulez, dit Andrée avec un soupir.
– Il est donc bien pauvre, le baron ?
– Très pauvre.
– Trop pauvre pour vous donner aucune distraction ?
– Aucune.
– Alors, vous vous ennuyez dans ce château ?
– Mortellement.
– Vous avez de l’ambition, peut-être ?
– Non.
– Vous aimez votre père ?
– Oui, dit la jeune fille presque avec hésitation.
– Cependant il me semble, hier au soir, qu’il y avait un nuage sur cet amour filial ? reprit Balsamo en souriant.
– Je lui en veux d’avoir follement dépensé toute la fortune de ma mère, de sorte que le pauvre Maison-Rouge languit en garnison et ne peut plus porter dignement le nom de notre famille.
– Qu’est-ce que Maison-Rouge ?
– Mon frère Philippe.
– Pourquoi l’appelez-vous Maison-Rouge ?
– Parce que c’est le nom, ou plutôt parce que c’était le nom d’un château à nous, et que les aînés de la famille portaient ce nom jusqu’à la mort de leur père ; alors ils s’appellent Taverney.
– Et vous aimez votre frère ?
– Oh ! oui, beaucoup ! beaucoup !
– Plus que toute chose ?
– Plus que toute chose.
– Et pourquoi l’aimez-vous avec cette passion, quand vous aimez votre père si modérément ?
– Parce qu’il est un noble cœur, lui, qui donnerait sa vie pour moi.
– Tandis que votre père ?…
Andrée se tut.
– Vous ne répondez pas ?
– Je ne veux pas répondre.
Sans doute Balsamo ne jugea pas à propos de forcer la volonté de la jeune fille. Peut-être, d’ailleurs, savait-il déjà sur le baron tout ce qu’il voulait savoir.
– Et où est en ce moment le chevalier de Maison-Rouge ?
– Vous me demandez où est Philippe ?
– Oui.
– Il est en garnison à Strasbourg.
– Le voyez-vous en ce moment ?
– Où cela ?
– À Strasbourg.
– Je ne le vois pas.
– Connaissez-vous la ville ?
– Non.
– Je la connais, moi ; cherchons ensemble, voulez-vous ?
– Je veux bien.
– Est-il au spectacle ?
– Non.
– Est-il au café de la Place avec les autres officiers ?
– Non.
– Est-il rentré chez lui dans sa chambre ? Je veux que vous voyiez la chambre de votre frère.
– Je ne vois rien. Je crois qu’il n’est plus à Strasbourg.
– Connaissez-vous la route ?
– Non.
– N’importe ! je la connais, moi ; suivons-la. Est-il à Saverne ?
– Non.
– Est-il à Sarrebruck ?
– Non.
– Est-il à Nancy ?
– Attendez, attendez !
La jeune fille se recueillit ; son cœur battait à briser sa poitrine.
– Je vois ! je vois ! dit-elle avec une joie éclatante ; oh ! cher Philippe, quel bonheur !
– Qu’y a-t-il ?
– Cher Philippe ! continua Andrée, dont les yeux étincelaient de joie.
– Où est-il ?
– Il traverse à cheval une ville que je connais parfaitement.
– Laquelle ?
– Nancy ! Nancy ! Celle où j’ai été au couvent.
– Êtes-vous sûre que ce soit lui ?
– Oh ! oui, les flambeaux dont il est entouré éclairent son visage.
– Des flambeaux ? dit Balsamo avec surprise. Pourquoi faire ces flambeaux ?
– Il est à cheval ! à cheval ! À la portière d’un beau carrosse doré.
– Ah ! ah ! fit Balsamo, qui paraissait comprendre, et qu’y a-t-il dans ce carrosse ?
– Une jeune femme… Oh ! qu’elle est majestueuse ! qu’elle est gracieuse ! qu’elle est belle ! Oh ! c’est étrange, il me semble l’avoir déjà vue ; non, non, je me trompais, c’est Nicole qui lui ressemble.
– Nicole ressemble à cette jeune femme, si fière, si majestueuse, si belle ?
– Oui ! oui ! mais comme le jasmin ressemble au lis.
– Voyons, que se passe-t-il à Nancy en ce moment ?
– La jeune femme se penche vers la portière et fait signe à Philippe d’approcher : il obéit, il approche, il se découvre respectueusement.
– Pouvez-vous entendre ce qu’ils vont dire ?
– J’écouterai, dit Andrée en arrêtant Balsamo d’un geste comme si elle eût voulu qu’aucun bruit ne détournât son attention. J’entends ! j’entends ! murmura-t-elle.
– Que dit la jeune femme ?
– Elle lui ordonne, avec un doux sourire, de faire presser la marche des chevaux. Elle dit qu’il faut que l’escorte soit prête le lendemain, à six heures du matin, parce qu’elle veut s’arrêter dans la journée.
– Où cela ?
– C’est ce que demande mon frère… Oh ! mon Dieu ! c’est à Taverney qu’elle veut s’arrêter. Elle veut voir mon père. Oh ! une si grande princesse s’arrêter dans une si pauvre maison !… Comment ferons-nous, sans argenterie, presque sans linge ?
– Rassurez-vous. Nous pourvoirons à cela.
– Ah ! merci ! merci !
Et la jeune fille qui s’était soulevée à demi, retomba épuisée sur son fauteuil en poussant un profond soupir.
Aussitôt Balsamo s’approcha d’elle, et, changeant par des passes magnétiques la direction des courants d’électricité, il rendit la tranquillité du sommeil à ce beau corps qui penchait brisé, à cette tête alourdie qui retombait sur sa poitrine haletante.
Andrée sembla rentrer alors dans un repos complet et réparateur.
– Reprends des forces, lui dit Balsamo en la regardant avec une sombre extase ; tout à l’heure, j’aurai encore besoin de toute ta lucidité. O science ! continua-t-il avec le caractère de la plus croyante exaltation, toi seule ne trompes pas ! C’est donc à toi seule que l’homme doit tout sacrifier. Cette femme est bien belle, ô mon Dieu ! Cet ange est bien pur ! Et tu le sais, toi qui crées les anges et les femmes ! Mais, pour moi, que vaut en ce moment la beauté ? que vaut l’innocence ? Un simple renseignement que la beauté et l’innocence seules me peuvent donner. Meure la créature, si belle, si pure, si parfaite qu’elle soit, pourvu que sa bouche parle ! Meurent, les délices du monde entier, amour, passion, extase, pourvu que je puisse toujours marcher d’un pas sûr et éclairé ! Et maintenant, jeune fille, maintenant que, par le pouvoir de ma volonté, quelques secondes de sommeil t’ont rendu autant de forces que si tu venais de dormir vingt ans, maintenant réveille-toi, ou plutôt replonge-toi dans ton clairvoyant sommeil. J’ai encore besoin que tu parles ; cette fois, seulement, tu vas parler pour moi.
Et Balsamo, étendant de nouveau les mains vers Andrée, força la jeune fille de se redresser sous un souffle tout-puissant.
Puis, lorsqu’il la vit préparée et soumise, il tira de son portefeuille un papier plié en quatre, dans lequel était renfermée une boucle de cheveux d’un noir chaud comme la résine. Les parfums dont elle était imprégnée avaient rendu le papier diaphane.
Balsamo mit la boucle de cheveux dans la main d’Andrée.
– Voyez, demanda-t-il.
– Oh ! encore ! dit la jeune fille avec angoisse. Oh ! non, non ; laissez-moi tranquille ; je souffre trop… Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! tout à l’heure je me sentais si bien !
– Voyez ! répondit Balsamo en posant impitoyablement le bout de la verge d’acier sur la poitrine de la jeune fille.
Andrée se tordit les mains ; elle essaya de se soustraire à la tyrannie de l’expérimentateur. L’écume vint à ses lèvres, comme autrefois à celles de la pythie assise sur le trépied sacré.
– Oh ! je vois, je vois ! cria-t-elle avec le désespoir de la volonté vaincue.
– Que voyez-vous ?
– Une femme.
– Ah ! murmura Balsamo avec une joie sauvage, la science n’est donc pas un vain mot comme la vertu ! Mesmer a vaincu Brutus. Voyons, dépeignez moi cette femme, afin que je sache si vous avez bien vu.
– Brune, grande, des yeux bleus, des cheveux noirs, des bras nerveux.
– Que fait-elle ?
– Elle court, elle vole, elle semble emportée par un cheval magnifique, couvert de sueur.
– De quel côté va-t-elle ?
– Par là, par là, dit la jeune fille en montrant l’ouest.
– Sur la route ?
– Oui.
– De Châlons ?
– Oui.
– C’est bien, fit Balsamo ; elle suit la route que je dois suivre. Elle va à Paris comme j’y vais ; c’est bien : je la retrouverai à Paris. Reposez-vous maintenant, dit-il à Andrée en lui reprenant la boucle qu’elle n’avait point lâchée.
Les bras d’Andrée retombèrent immobiles le long de son corps.
– Maintenant, dit Balsamo, retournez au clavecin.
Andrée fit un pas vers la porte ; mais ses jambes, brisées par une inexprimable fatigue, refusèrent de la porter : elle chancela.
– Reprenez de la force et continuez, reprit Balsamo en l’enveloppant d’une nouvelle émission de fluide.
Andrée imita le généreux coursier qui se raidit pour accomplir la volonté de son maître, cette volonté fût-elle injuste.
Elle marcha.
Balsamo rouvrit sa porte, et Andrée, toujours endormie, descendit lentement l’escalier.
Gilbert avait passé tout le temps que dura l’interrogatoire de Balsamo dans des angoisses inexprimables.
Tapi sous la cage de l’escalier, parce qu’il n’osait plus monter jusqu’à la porte pour écouter ce qui se disait dans la chambre rouge, il avait fini par entrer dans un désespoir dont un éclat, grâce aux élans d’un caractère comme celui de Gilbert, devait sans aucun doute faire le dénouement.
Ce désespoir s’augmentait du sentiment de sa faiblesse et de son infériorité. Balsamo n’était qu’un homme ; car Gilbert, esprit fort, philosophe en herbe, croyait peu aux sorciers. Mais cet homme était fort, Gilbert était faible ; cet homme était brave, Gilbert ne l’était pas encore. Vingt fois Gilbert se souleva pour remonter l’escalier avec l’intention, le cas échéant, de tenir tête au baron. Vingt fois ses jambes tremblantes fléchirent sous lui, et il retomba sur ses genoux.
Une idée lui vint alors, c’était d’aller chercher une échelle dont La Brie, qui était tout à la fois cuisinier, valet de chambre et jardinier, se servait pour palisser les jasmins et les chèvrefeuilles de la muraille. En l’appliquant contre la galerie de l’escalier, et parvenu là, il ne perdrait pas un des bruits révélateurs qu’il désirait si ardemment surprendre.
Il gagna donc l’antichambre, puis la cour, et courut à l’endroit où il savait trouver l’échelle, couchée au pied de la muraille. Mais comme il se baissait pour la ramasser, il lui sembla entendre quelque froissement du côté de la maison ; il se retourna.
Alors son œil dilaté dans l’obscurité crut voir passer à travers le cadre noir de la porte ouverte une forme humaine, mais si rapide, si muette qu’elle semblait plutôt appartenir à un spectre qu’à un être vivant.
Il laissa retomber l’échelle, et s’avança, le cœur palpitant, vers le château.
Certaines imaginations sont nécessairement superstitieuses ; ce sont d’ordinaire les plus riches et les plus exaltées ; elles admettent moins volontiers la raison que la fable ; elles trouvent le naturel trop vulgaire, entraînées qu’elles sont par leurs instincts vers l’impossible, ou tout au moins vers l’idéalité. C’est pour cela qu’elles raffolent d’un beau bois sombre, parce que les voûtes ténébreuses doivent être peuplées de fantômes ou de génies. Les anciens, qui furent de si grands poètes, rêvaient de ces choses-là en plein jour. Seulement, comme leur soleil à eux, foyer de lumière ardente dont nous n’avons pour ainsi dire que le relief, comme leur soleil, disons-nous, bannit l’idée des larves et des fantômes, ils avaient imaginé les riantes dryades et les oréades légères.
Gilbert, enfant d’un pays nuageux où les idées sont plus lugubres, crut voir passer une vision. Cette fois, malgré son incrédulité, ce que lui avait dit en fuyant la femme de Balsamo lui revint à l’esprit ; le sorcier ne pouvait-il pas avoir évoqué quelque fantôme, lui qui avait le pouvoir d’entraîner au mal l’ange même de la pureté ?
Cependant Gilbert avait toujours un second mouvement pire que le premier : celui de la réflexion. Il appela à son secours tous les arguments des esprits forts contre les spectres, et l’article Revenant du Dictionnaire philosophique lui rendit un certain courage en lui donnant une peur plus grande, mais plus fondée.
S’il avait effectivement vu quelqu’un, ce devait être une personne bien vivante, et surtout bien intéressée à venir ainsi guetter.
Sa frayeur lui indiqua M. de Taverney ; sa conscience lui souffla un autre nom.
Il regarda au deuxième étage du pavillon. Nous l’avons dit, la lumière de Nicole était éteinte, et ses vitres ne trahissaient aucune lumière.
Pas un souffle, pas un bruit, pas une lueur par toute la maison, excepté dans la chambre de l’étranger. Il regarda, il écouta ; puis, ne voyant plus rien, n’entendant plus rien, il reprit son échelle, bien convaincu cette fois qu’il avait eu les yeux troublés comme un homme dont le cœur bat trop vite, et que cette vision était une intermittence de la faculté voyante, comme on peut dire techniquement, plutôt qu’un résultat de l’exercice de ses facultés.
Comme il venait de placer son échelle et qu’il posait le pied sur le premier échelon, la porte de Balsamo s’ouvrit et se referma, laissant passer Andrée, qui descendit sans lumière et sans bruit, comme si une puissance surnaturelle la guidait et la soutenait.
Andrée arriva de la sorte sur le palier de l’escalier, passa près de Gilbert, qu’elle effleura de sa robe dans l’ombre où il était plongé et continua son chemin.
M. de Taverney endormi, La Brie couché, Nicole dans l’autre pavillon, la porte de Balsamo fermée, garantissaient le jeune homme contre toute surprise.
Il fit sur lui-même un effort violent et suivit Andrée, emboîtant son pas sur le sien.
Andrée traversa l’antichambre et entra dans le salon.
Gilbert la suivait le cœur déchiré. Cependant quoique la porte fût restée ouverte, il s’arrêta. Andrée alla s’asseoir sur le tabouret placé près du clavecin, sur lequel la bougie brûlait toujours.
Gilbert se déchirait la poitrine avec ses ongles crispés ; c’était à cette même place qu’une demi-heure auparavant il avait baisé la robe et la main de cette femme sans qu’elle se fâchât ; c’était là qu’il avait espéré, qu’il avait été heureux ! Sans doute l’indulgence de la jeune fille venait d’une de ces corruptions profondes, telles que Gilbert en avait trouvé dans les romans qui faisaient le fond de la bibliothèque du baron, ou d’une de ces trahisons des sens comme il en avait vu analyser dans certains traités physiologiques.
– Eh bien ! murmurait-il flottant de l’une à l’autre de ces idées, s’il en est ainsi, moi, comme les autres, je bénéficierai de cette corruption, ou je mettrai à profit cette surprise des sens. Et puis que l’ange jette au vent sa robe de candeur, à moi quelques lambeaux de sa chasteté !
La résolution de Gilbert était prise cette fois, il s’élança vers le salon.
Mais comme il allait en franchir le seuil, une main sortit de l’ombre et le saisit énergiquement par le bras.
Gilbert se retourna épouvanté, et il lui sembla que son cœur se dérangeait dans sa poitrine.
– Ah ! je t’y prends cette fois, impudent ! lui glissa dans l’oreille une voix irritée ; essaye encore de nier que tu aies des rendez-vous avec elle, essaye de nier que tu l’aimes…
Gilbert n’eut même pas la force de secouer son bras pour l’arracher à l’étreinte qui le retenait.
Cependant l’étreinte n’était pas telle qu’il ne pût la rompre. L’étau était tout simplement le poignet d’une jeune fille. C’était enfin Nicole Legay qui retenait Gilbert prisonnier.
– Voyons, que voulez-vous encore ? demanda-t-il tout bas avec impatience.
– Ah ! tu veux que je parle tout haut, à ce qu’il paraît ? articula Nicole avec toute la plénitude de sa voix.
– Non, non, je veux que tu te taises, au contraire, répondit Gilbert, les dents serrées et entraînant Nicole dans l’antichambre.
– Eh bien ! suis-moi alors.
C’était ce que demandait Gilbert, car, en suivant Nicole, il s’éloignait d’Andrée.
– Soit, je vous suis, dit-il.
Il marcha effectivement derrière Nicole, laquelle l’emmena dans le parterre, en tirant la porte derrière elle.
– Mais, dit Gilbert, mademoiselle va rentrer dans sa chambre, elle va vous appeler pour l’aider à se mettre au lit, et vous ne serez point là.
– Si vous croyez que c’est cela qui m’occupe en ce moment-ci, en vérité vous vous trompez fort. Que m’importe qu’elle m’appelle ou ne m’appelle point ! Il faut que je vous parle.
– Vous pourriez, Nicole, remettre à demain ce que vous avez à me dire, mademoiselle est sévère, vous le savez.
– Ah ! oui, je lui conseille d’être sévère, et avec moi, surtout !
– Nicole, demain, je vous promets…
– Tu promets ! Elles sont belles, tes promesses, et l’on peut compter dessus ! Ne m’avais-tu pas promis de m’attendre aujourd’hui, à six heures, du côté de Maison-Rouge ? Où étais-tu à cette heure-là ? Du côté opposé, puisque c’est toi qui as ramené le voyageur. Tes promesses, j’en fais autant de cas maintenant que de celles du directeur du couvent des Annonciades, lequel avait fait serment de garder le secret de la confession, et s’en allait rapporter tous nos péchés à la supérieure.
– Nicole, songez que l’on vous renverra si l’on s’aperçoit…
– Et vous, l’on ne vous renverra pas, vous, l’amoureux de mademoiselle ; non, M. le baron se gênera pour cela !
– Moi, dit Gilbert essayant de se défendre, il n’y a aucun motif pour qu’on me renvoie.
– Vraiment ! vous aurait-il autorisé à faire la cour à sa fille ? Je ne le savais pas si philosophe que cela.
Gilbert pouvait d’un mot prouver à Nicole que, s’il était coupable, il n’y avait pas au moins de complicité de la part d’Andrée. Il n’avait qu’à lui raconter ce qu’il avait vu, et, tout incroyable qu’était la chose, Nicole, grâce à cette bonne opinion que les femmes ont les unes des autres, l’eût sans doute cru. Mais une idée plus profonde arrêta le jeune homme au moment de la révélation. Le secret d’Andrée était de ceux qui enrichissent un homme, soit que cet homme désire les trésors de l’amour, soit qu’il désire d’autres trésors plus matériels et plus positifs.
Les trésors que désirait Gilbert étaient des trésors d’amour. Il calcula que la colère de Nicole était moins dangereuse que n’était désirable la possession d’Andrée. Il fit à l’instant même son choix, et garda le silence sur la singulière aventure de la nuit.
– Voyons, puisque vous le voulez absolument, expliquons-nous, dit-il.
– Oh ! ce sera vite fait ! s’écria Nicole, dont le caractère, absolument contraire à celui de Gilbert, ne la laissait maîtresse d’aucune de ses sensations ; mais tu as raison, nous sommes mal dans ce parterre ; allons dans ma chambre.
– Dans votre chambre ! s’écria Gilbert effrayé ; impossible.
– Pourquoi cela ?
– C’est nous exposer à être surpris.
– Allons donc ! répliqua Nicole avec un sourire de dédain, qui nous surprendrait ? Mademoiselle ? En effet, elle doit être jalouse de ce beau monsieur ! Malheureusement pour elle, les gens dont on sait le secret ne sont point à craindre. Ah ! mademoiselle Andrée jalouse de Nicole ! Je n’aurais jamais cru à cet honneur-là !
Et un rire forcé, terrible comme le grondement de la tempête, vint effrayer Gilbert beaucoup plus que ne l’eût fait une invective ou une menace.
– Ce n’est point de mademoiselle que j’ai peur, Nicole, j’ai peur pour vous.
– Ah ! oui, c’est vrai, vous m’avez toujours dit que, là où il n’y avait pas de scandale, il n’y avait pas de mal. Les philosophes sont jésuites quelquefois ; du reste, le directeur des Annonciades disait cela comme vous, et me l’avait dit avant vous ; c’est pour cela que vous donnez vos rendez-vous à mademoiselle pendant la nuit. Allons ! allons ! assez de mauvaises raisons comme cela… Venez dans ma chambre, je le veux.
– Nicole ! dit Gilbert en grinçant des dents.
– Eh bien ! fit la jeune fille, après ?…
– Prends garde !
Et il fit un geste menaçant.
– Oh ! je n’ai pas peur ; vous m’avez déjà battue une fois, mais parce que vous étiez jaloux. Vous m’aimiez dans ce temps-là. C’était huit jours après notre beau jour de miel, et je me suis laissé battre. Mais je ne me laisserai pas faire aujourd’hui. Non ! non ! non ! car vous ne m’aimez plus, et c’est moi qui suis jalouse.
– Et que feras-tu ? dit Gilbert en saisissant le poignet de la jeune fille.
– Oh ! je crierai tant, que mademoiselle vous demandera de quel droit vous donnez à Nicole ce que vous ne devez qu’à elle en ce moment. Lâchez-moi donc, je vous le conseille.
Gilbert lâcha la main de Nicole.
Puis, prenant son échelle et la traînant avec précaution, il alla l’appliquer en dehors du pavillon, de façon à ce qu’elle atteignît la fenêtre de Nicole.
– Voyez ce que c’est que la destinée, dit celle-ci ; l’échelle qui devait probablement servir à escalader la chambre de mademoiselle servira tout bonnement à descendre de la mansarde de Nicole Legay. C’est flatteur pour moi.
Nicole se sentait la plus forte ; en conséquence elle se hâtait de triompher avec cette précipitation des femmes qui, à moins que d’être réellement supérieures dans le bien ou dans le mal, payent toujours cher cette première victoire trop vite proclamée.
Gilbert avait senti la fausseté de sa position : en conséquence, il suivait la jeune fille en rassemblant toutes ses facultés pour la lutte qu’il pressentait.
Et d’abord, en homme de précaution, il s’assura de deux choses.
La première, en passant devant la fenêtre, c’est que mademoiselle de Taverney était toujours au salon.
La seconde, en arrivant chez Nicole, c’est qu’on pouvait, sans trop risquer de se casser le cou, atteindre le premier échelon et de là se laisser glisser jusqu’à terre.
Comme simplicité, la chambre de Nicole ne différait pas du reste de l’habitation.
C’était un grenier dont la muraille avait disparu sous un papier gris à dessins verts. Un lit de sangle et un grand géranium placé près de la lucarne meublait la chambre. En outre, Andrée avait prêté à Nicole un énorme carton qui lui servait à la fois de commode et de table.
Nicole s’assit sur le bord du lit, Gilbert sur l’angle du carton.
Nicole s’était calmée en montant l’escalier. Maîtresse d’elle-même, elle se sentait forte. Gilbert, au contraire, tout tremblant encore des secousses antérieures, ne pouvait parvenir à reprendre son sang-froid, et sentait la colère monter en lui à mesure que, par la force de sa volonté, elle semblait s’éteindre chez la jeune fille.
Il se fit un moment de silence pendant lequel Nicole couvrit Gilbert d’un œil ardent et irrité.
– Ainsi, dit-elle, vous aimez mademoiselle, et vous me trompez ?
– Qui vous dit que j’aime mademoiselle ? fit Gilbert.
– Dame ! vous avez des rendez-vous avec elle.
– Qui vous dit que c’est avec elle que j’ai eu un rendez-vous ?
– À qui donc aviez-vous affaire dans le pavillon ? Au sorcier ?
– Peut-être ! vous savez que j’ai de l’ambition.
– Dites de l’envie.
– C’est le même mot interprété en bonne et en mauvaise part.
– Ne faisons pas d’une discussion de choses une discussion de mots. Vous ne m’aimez plus, n’est-ce pas ?
– Si fait, je vous aime toujours.
– Alors pourquoi vous éloignez-vous de moi ?
– Parce que, lorsque vous me rencontrez, vous me cherchez querelle.
– Justement, je vous cherche querelle parce que nous ne faisons plus que nous rencontrer.
– J’ai toujours été sauvage et cherchant la solitude, vous le savez.
– Oui, et l’on monte chez la solitude avec une échelle… Pardon, je ne savais pas cela.
Gilbert était battu sur ce premier point.
– Allons, allons, soyez franc, si cela vous est possible, Gilbert, et avouez que vous ne m’aimez plus, ou que vous nous aimez à deux ?
– Eh bien ! si cela était, fit Gilbert, que diriez-vous ?
– Je dirais que c’est une monstruosité.
– Non pas, mais une erreur.
– De votre cœur ?
– De notre société. Il y a des pays où chaque homme, vous le savez, a jusqu’à sept ou huit femmes.
– Ce ne sont pas des chrétiens, répondit Nicole avec impatience.
– Ce sont des philosophes, répondit superbement Gilbert.
– Oh ! monsieur le philosophe ! ainsi vous trouveriez bon que je fisse comme vous, que je prisse un second amant ?
– Je ne voudrais pas être injuste et tyrannique envers vous, je ne voudrais pas comprimer les mouvements de votre cœur… La sainte liberté consiste surtout à respecter le libre arbitre… Changez d’amour, Nicole, je ne saurais vous contraindre à une fidélité qui, selon moi, n’est pas dans la nature.
– Ah ! s’écria Nicole, vous voyez bien que vous ne m’aimez pas !
La discussion était le fort de Gilbert, non pas que son esprit fût précisément logique, mais il était paradoxal. Puis, si peu qu’il sût, il en savait toujours plus que Nicole… Nicole n’avait lu que ce qui lui paraissait amusant ; Gilbert avait lu non seulement ce qui lui paraissait amusant, mais encore ce qui lui avait paru utile.
Gilbert commençait donc, en discutant, à regagner le sang-froid que perdait Nicole.
– Avez-vous de la mémoire, monsieur le philosophe ? demanda Nicole avec un sourire ironique.
– Quelquefois, répondit Gilbert.
– Vous rappelez-vous ce que vous m’avez dit lorsque j’arrivai des Annonciades avec mademoiselle, il y a cinq mois ?
– Non ; mais rappelez-le-moi.
– Vous m’avez dit : « Je suis pauvre. » C’était le jour où nous lisions ensemble Tanzaï sous une des voûtes du vieux château écroulé.
– Bien, continuez.
– Vous trembliez très fort, ce jour-là.
– C’est possible ; je suis d’un naturel timide, mais je fais ce que je puis pour me corriger de ce défaut-là comme des autres.
– De sorte que, lorsque vous serez corrigé de tous vos défauts, dit en riant Nicole, vous serez parfait.
– Je serai fort, du moins, car c’est la sagesse qui fait la force.
– Où avez-vous lu cela, s’il vous plaît ?
– Que vous importe ? Revenez à ce que je vous disais sous la voûte.
Nicole sentait qu’elle perdait de plus en plus son terrain.
– Eh bien ! vous me disiez : « Je suis pauvre, Nicole, personne ne m’aime, on ne sait pas que j’ai quelque chose là », et vous frappiez votre cœur.
– Vous vous trompez, Nicole ; si je frappais quelque chose en vous disant cela, ce ne devait pas être mon cœur, mais ma tête. Le cœur n’est qu’une pompe foulante destinée à pousser le sang aux extrémités. Lisez le Dictionnaire philosophique, article Cœur.
Et Gilbert se redressa avec suffisance. Humilié devant Balsamo, il se faisait superbe devant Nicole.
– Vous avez raison, Gilbert, et ce devait être effectivement votre tête que vous frappiez. Vous disiez donc, en frappant votre tête : « On me traite ici comme un chien de basse-cour, et encore Mahon est plus heureux que moi. » Je vous répondis alors qu’on avait tort de ne pas vous aimer, et que, si vous aviez été mon frère, je vous eusse aimé, moi. Il me semble que c’est avec mon cœur et non avec ma tête que je vous ai répondu cela. Mais peut être me trompé-je : je n’ai pas lu le Dictionnaire philosophique.
– Vous avez eu tort, Nicole.
– Vous me prîtes alors dans vos bras. « Vous êtes orpheline Nicole, me dîtes-vous ; moi aussi, je suis orphelin ; notre misère et notre abjection nous font plus que frères : aimons-nous donc, Nicole, comme si nous l’étions réellement. D’ailleurs, si nous l’étions réellement, la société nous défendrait de nous aimer comme je veux que tu m’aimes. » Alors vous m’avez embrassée.
– C’est possible.
– Vous pensiez donc ce que vous disiez ?
– Sans doute. On pense presque toujours ce que l’on dit dans le moment où on le dit.
– De sorte qu’aujourd’hui… ?
– Aujourd’hui, j’ai cinq mois de plus ; j’ai appris des choses que j’ignorais ; j’en devine que je ne connais pas encore. Aujourd’hui, je pense autrement.
– Vous êtes donc faux, menteur, hypocrite ? s’écria Nicole en s’emportant.
– Pas plus que ne l’est un voyageur à qui on demande au fond d’une vallée ce qu’il pense du paysage, et à qui l’on fait la même question lorsqu’il est parvenu au haut de la montagne qui lui fermait son horizon. J’embrasse un plus grand paysage, voilà tout.
– De sorte que vous ne m’épouserez pas ?
– Je ne vous ai jamais dit que je vous épouserais, répondit Gilbert avec mépris.
– Eh bien ! eh bien ! s’écria la jeune fille exaspérée, il me semble que Nicole Legay vaut bien Sébastien Gilbert.
– Tous les hommes se valent, dit Gilbert ; seulement, la nature ou l’éducation ont mis en eux des valeurs diverses et des facultés différentes. Selon que ces valeurs ou ces facultés se développent plus ou moins, ils s’éloignent les uns des autres.
– De sorte qu’ayant des facultés et des valeurs plus développées que les miennes, vous vous éloignez de moi.
– Naturellement. Vous ne raisonnez pas encore, Nicole, mais vous comprenez déjà.
– Oui, oui ! s’écria Nicole exaspérée, oui, je comprends.
– Que comprenez-vous ?
– Je comprends que vous êtes un malhonnête homme.
– C’est possible. Beaucoup naissent avec des instincts mauvais, mais la volonté est là pour les corriger. M. Rousseau, lui aussi, était né avec des instincts mauvais ; il s’est corrigé cependant. Je ferai comme M. Rousseau.
– Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! dit Nicole, comment ai-je pu aimer un pareil homme ?
– Aussi vous ne m’avez pas aimé, Nicole, reprit froidement Gilbert ; je vous ai plu, voilà tout. Vous sortiez de Nancy, où vous n’aviez vu que des séminaristes qui vous faisaient rire, ou des militaires qui vous faisaient peur. Nous étions jeunes tous les deux, innocents tous les deux, désireux tous les deux de cesser de l’être. La nature parlait en nous avec sa voix irrésistible. Il y a quelque chose qui s’allume dans nos veines alors que nous désirons, une inquiétude dont on cherche la guérison dans des livres qui vous rendent plus inquiets encore. C’est en lisant ensemble un de ces livres, vous vous le rappelez, Nicole, non pas que vous avez cédé, car je ne vous demandais rien, car vous ne me refusiez rien, mais que nous avons trouvé le mot d’un secret inconnu. Pendant un mois ou deux, ce mot a été : Bonheur ! Pendant un mois ou deux, nous avons vécu au lieu de végéter. Cela veut-il dire, parce que nous avons été deux mois heureux l’un par l’autre, que nous devions être l’un par l’autre éternellement malheureux ? Allons donc, Nicole, si l’on prenait un pareil engagement en donnant et recevant le bonheur, on renoncerait à son libre arbitre, et ce serait absurde.
– Est-ce de la philosophie que vous me faites là ? dit Nicole.
– Je le crois, répondit Gilbert.
– Alors il n’y a donc rien de sacré pour les philosophes ?
– Si fait, il y a la raison.
– De sorte que, moi qui voulais rester honnête fille…
– Pardon, mais il est déjà trop tard pour cela.
Nicole pâlit et rougit comme si une roue faisait faire à chaque goutte de son sang le tour de son corps.
– Honnête quant à vous, dit-elle. On est toujours honnête femme, avez-vous dit pour me consoler, quand on est fidèle à celui que le cœur a choisi. Vous vous rappelez cette théorie sur les mariages ?
– J’ai dit les unions, Nicole, attendu que je ne me marierai jamais.
– Vous ne vous marierez jamais ?
– Non. Je veux être un savant et un philosophe. Or, la science ordonne l’isolement de l’esprit, et la philosophie celle du corps.
– Monsieur Gilbert, dit Nicole, vous êtes un misérable, et je crois que je vaux encore mieux que vous.
– Résumons, dit Gilbert en se levant, car nous perdons notre temps, vous à me dire des injures, moi à les écouter. Vous m’avez aimé parce que cela vous a plu, n’est-ce pas ?
– Sans doute.
– Eh bien ! ce n’est pas une raison pour me rendre malheureux, moi, parce que vous avez fait, vous, une chose qui vous a plu.
– Le sot, dit Nicole, qui me croit pervertie, et qui fait semblant de ne pas me craindre !