Théophile Gautier
MADEMOISELLE DE MAUPIN
Publication en 1835

Table
des matières
Préface
Une
des choses les plus burlesques...
Une des choses les plus burlesques de la
glorieuse époque où nous avons le bonheur de vivre est
incontestablement la réhabilitation de la vertu entreprise par tous les
journaux, de quelque couleur qu’ils soient, rouges, verts ou
tricolores.
La vertu est assurément quelque chose de fort
respectable, et nous n’avons pas envie de lui manquer, Dieu nous en
préserve ! La bonne et digne femme ! – Nous trouvons que
ses yeux ont assez de brillant à travers leurs bésicles, que son
bas n’est pas trop mal tiré, qu’elle prend son tabac dans sa
boîte d’or avec toute la grâce imaginable, que son petit chien
fait la révérence comme un maître à danser. –
Nous trouvons tout cela. – Nous conviendrons même que pour son
âge elle n’est pas trop mal en point, et qu’elle porte ses
années on ne peut mieux. – C’est une grand-mère
très agréable, mais c’est une grand-mère... –
Il me semble naturel de lui préférer, surtout quand on a vingt
ans, quelque petite immoralité bien pimpante, bien coquette, bien bonne
fille, les cheveux un peu défrisés, la jupe plutôt courte
que longue, le pied et l’œil agaçants, la joue
légèrement allumée, le rire à la bouche et le
cœur sur la main. – Les journalistes les plus monstrueusement
vertueux ne sauraient être d’un avis différent ; et,
s’ils disent le contraire, il est très probable qu’ils ne le
pensent pas. Penser une chose, en écrire une autre, cela arrive tous les
jours, surtout aux gens vertueux.
Je me souviens des quolibets lancés
avant la révolution (c’est de celle de juillet que je parle) contre
ce malheureux et virginal vicomte Sosthène de La Rochefoucauld qui
allongea les robes des danseuses de l’Opéra, et appliqua de ses
mains patriciennes un pudique emplâtre sur le milieu de toutes les
statues. – M. le vicomte Sosthène de La Rochefoucauld est
dépassé de bien loin. – La pudeur a été
très perfectionnée depuis ce temps, et l’on entre en des
raffinements qu’il n’aurait pas imaginés.
Moi qui n’ai pas l’habitude de regarder les
statues à de certains endroits, je trouvais, comme les autres, la feuille
de vigne, découpée par les ciseaux de M. le chargé des
beaux-arts, la chose la plus ridicule du monde. Il parait que j’avais
tort, et que la feuille de vigne est une institution des plus
méritoires.
On m’a dit, j’ai refusé d’y ajouter
foi, tant cela me semblait singulier, qu’il existait des gens qui, devant
la fresque du Jugement dernier de
Michel-Ange, n’y avaient rien vu autre chose que l’épisode
des prélats libertins, et s’étaient voilé la face en
criant à l’abomination de la désolation !
Ces gens-là ne savent aussi de la romance de Rodrigue
que le couplet de la couleuvre. – S’il y a quelque nudité
dans un tableau ou dans un livre, ils y vont droit comme le porc à la
fange, et ne s’inquiètent pas des fleurs épanouies ni des
beaux fruits dorés qui pendent de toutes parts.
J’avoue que je ne suis pas assez
vertueux pour cela. Dorine, la soubrette effrontée, peut très bien
étaler devant moi sa gorge rebondie, certainement je ne tirerai pas mon
mouchoir de ma poche pour couvrir ce sein que l’on ne saurait voir.
– Je regarderai sa gorge comme sa figure, et, si elle l’a blanche et
bien formée, j’y prendrai plaisir. – Mais je ne tâterai
pas si la robe d’Elmire est moelleuse, et je ne la pousserai pas
saintement sur le bord de la table, comme faisait ce pauvre homme de
Tartuffe.
Cette grande affectation de morale qui règne
maintenant serait fort risible, si elle n’était fort ennuyeuse.
– Chaque feuilleton devient une chaire ; chaque journaliste, un
prédicateur ; il n’y manque que la tonsure et le petit collet.
Le temps est à la pluie et à l’homélie ; on se
défend de l’une et de l’autre en ne sortant qu’en
voiture et en relisant Pantagruel entre sa bouteille et sa pipe.
Mon doux Jésus ! quel
déchaînement ! quelle furie !
– Qui vous a mordu ? qui vous a
piqué ? que diable avez-vous donc pour crier si haut, et que vous a
fait ce pauvre vice pour lui en tant vouloir, lui qui est si bon homme, si
facile à vivre, et qui ne demande qu’à s’amuser
lui-même et à ne pas ennuyer les autres, si faire se peut ?
– Agissez avec le vice comme Serre avec le gendarme : embrassez-vous,
et que tout cela finisse. – Croyez-m’en, vous vous en trouverez
bien. – Eh ! mon Dieu ! messieurs les prédicateurs, que
feriez-vous donc sans le vice ? – Vous seriez réduits,
dès demain, à la mendicité, si l’on devenait vertueux
aujourd’hui.
Les théâtres seraient
fermés ce soir. – Sur quoi feriez-vous votre feuilleton ?
– Plus de bals de l’Opéra pour remplir vos colonnes, –
plus de romans à disséquer ; car bals, romans,
comédies, sont les vraies pompes de Satan, si l’on en croit notre
sainte Mère l’Église. – L’actrice renverrait son
entreteneur, et ne pourrait plus vous payer son éloge. – On ne
s’abonnerait plus à vos journaux ; on lirait saint Augustin,
on irait à l’église, on dirait son rosaire. Cela serait
peut-être très bien ; mais, à coup sûr, vous
n’y gagneriez pas. – Si l’on était vertueux, où
placeriez-vous vos articles sur l’immoralité du
siècle ? Vous voyez bien que le vice est bon à quelque
chose.
Mais c’est la mode maintenant d’être
vertueux et chrétien, c’est une tournure qu’on se
donne ; on se pose en saint Jérôme, comme autrefois en don
Juan ; l’on est pâle et macéré, l’on porte
les cheveux à l’apôtre, l’on marche les mains jointes
et les yeux fichés en terre ; on prend un petit air confit en
perfection ; on a une Bible ouverte sur sa cheminée, un crucifix et
du buis bénit à son lit ; l’on ne jure plus, l’on
fume peu, et l’on chique à peine. – Alors on est
chrétien, l’on parle de la sainteté de l’art, de la
haute mission de l’artiste, de la poésie du catholicisme, de
M. de Lamennais, des peintres de l’école
angélique, du concile de Trente, de l’humanité progressive
et de mille autres belles choses. – Quelques-uns font infuser dans leur
religion un peu de républicanisme ; ce ne sont pas les moins
curieux. Ils accouplent Robespierre et Jésus-Christ de la façon la
plus joviale, et amalgament avec un sérieux digne d’éloges
les Actes des Apôtres et les décrets de la
sainte convention,
c’est l’épithète sacramentelle ; d’autres y
ajoutent, pour dernier ingrédient, quelques idées
saint-simoniennes. – Ceux-là sont complets et carrés par la
base ; après eux, il faut tirer l’échelle. Il
n’est pas donné au ridicule humain d’aller plus loin, –
has ultra metas..., etc. Ce sont les
colonnes d’Hercule du burlesque.
Le christianisme est tellement en vogue par la tartuferie
qui court que le néo-christianisme lui-même jouit d’une
certaine faveur. On dit qu’il compte jusqu’à un adepte, y
compris M. Drouineau.
Une variété extrêmement curieuse du
journaliste proprement dit moral, c’est le journaliste à famille
féminine.
Celui-là pousse la susceptibilité pudique
jusqu’à l’anthropophagie, ou peu s’en faut.
Sa manière de procéder, pour être simple
et facile au premier coup d’œil, n’en est pas moins bouffonne
et superlativement récréative, et je crois qu’elle vaut
qu’on la conserve à la postérité, – à
nos derniers neveux, comme disaient les perruques du prétendu grand
siècle.
D’abord pour se poser en journaliste
de cette espèce, il faut quelques petits ustensiles préparatoires,
– tels que deux ou trois femmes légitimes, quelques mères,
le plus de sœurs possible, un assortiment de filles complet et des cousines
innombrablement. – Ensuite il faut une pièce de
théâtre ou un roman quelconque, une plume, de l’encre, du
papier et un imprimeur. Il faudrait peut-être bien une idée et
plusieurs abonnés ; mais on s’en passe avec beaucoup de
philosophie et l’argent des actionnaires.
Quand on a tout cela, l’on peut s’établir
journaliste moral. Les deux recettes suivantes, convenablement variées,
suffisent à la rédaction.
Modèles
d’articles vertueux
sur une
première représentation.
« Après la littérature de sang, la
littérature de fange ; après la Morgue et le bagne,
l’alcôve et le lupanar ; après les guenilles
tachées par le meurtre, les guenilles tachées par la
débauche ; après, etc. (selon le besoin et l’espace, on
peut continuer sur ce ton depuis six lignes jusqu’à cinquante et
au-delà), – c’est justice. – Voilà où
mènent l’oubli des saines doctrines et le dévergondage
romantique : le théâtre est devenu une école de
prostitution où l’on n’ose se hasarder qu’en tremblant
avec une femme qu’on respecte. Vous venez sur la foi d’un nom
illustre, et vous êtes obligé de vous retirer au troisième
acte avec votre jeune fille toute troublée et toute
décontenancée. Votre femme cache sa rougeur derrière son
éventail ; votre sœur, votre cousine, etc. » (On peut
diversifier les titres de parenté ; il suffit que ce soient des
femelles.)
Nota. – Il y en a un qui a
poussé la moralité jusqu’à dire : Je
n’irai pas voir ce drame avec ma maîtresse. – Celui-là,
je l’admire et je l’aime ; je le porte dans mon cœur,
comme Louis XVIII portait toute la France dans le sien ; car il a eu
l’idée la plus triomphante, la plus pyramidale, la plus
ébouriffée, la plus luxorienne qui soit tombée dans une
cervelle d’homme, en ce benoît dix-neuvième siècle
où il en est tombé tant et de si drôles.
La méthode pour rendre compte d’un livre est
très expéditive et à la portée de toutes les
intelligences :
« Si vous voulez lire ce livre, enfermez-vous
soigneusement chez vous ; ne le laissez pas traîner sur la table. Si
votre femme et votre fille venaient à l’ouvrir, elles seraient
perdues. – Ce livre est dangereux, ce livre conseille le vice. Il aurait
peut-être eu un grand succès, au temps de Crébillon, dans
les petites maisons, aux soupers fins des duchesses ; mais maintenant que
les mœurs se sont épurées, maintenant que la main du peuple a
fait crouler l’édifice vermoulu de l’aristocratie, etc.,
etc., que... que... que... – il faut, dans toute œuvre, une
idée, une idée... là, une idée morale et religieuse
qui... une vue haute et profonde répondant aux besoins de
l’humanité ; car il est déplorable que de jeunes
écrivains sacrifient au succès les choses les plus saintes, et
usent un talent, estimable d’ailleurs, à des peintures lubriques
qui feraient rougir des capitaines de dragons (la virginité du capitaine
de dragons est, après la découverte de l’Amérique, la
plus belle découverte que l’on ait faite depuis longtemps). –
Le roman dont nous faisons la critique rappelle Thérèse
philosophe, Félicia, le Compère Mathieu, les Contes de
Grécourt. » – Le journaliste vertueux est d’une
érudition immense en fait de romans orduriers ; – je serais
curieux de savoir pourquoi.
Il est effrayant de songer qu’il y
a, de par les journaux, beaucoup d’honnêtes industriels qui
n’ont que ces deux recettes pour subsister, eux et la nombreuse famille
qu’ils emploient.
Apparemment que je suis le personnage le plus
énormément immoral qu’il se puisse trouver en Europe et
ailleurs ; car je ne vois rien de plus licencieux dans les romans et les
comédies de maintenant que dans les romans et les comédies
d’autrefois, et je ne comprends guère pourquoi les oreilles de
messieurs des journaux sont devenues tout à coup si janséniquement
chatouilleuses.
Je ne pense pas que le journaliste le plus innocent ose dire
que Pigault-Lebrun, Crébillon fils, Louvet, Voisenon, Marmontel et tous
autres faiseurs de romans et de nouvelles ne dépassent en
immoralité, puisque immoralité il y a, les productions les plus
échevelées et les plus dévergondées de MM. tels
et tels, que je ne nomme pas, par égard pour leur pudeur.
Il faudrait la plus insigne mauvaise foi
pour n’en pas convenir.
Qu’on ne m’objecte pas que j’ai
allégué ici des noms peu ou mal connus. Si je n’ai pas
touché aux noms éclatants et monumentaux, ce n’est pas
qu’ils ne puissent appuyer mon assertion de leur grande
autorité.
Les Romans et les Contes de Voltaire ne sont
assurément pas, à la différence de mérite
près, beaucoup plus susceptibles d’être donnés en prix
aux petites tartines des pensionnats que les Contes immoraux de notre ami le
lycanthrope, ou même que les Contes moraux du doucereux Marmontel.
Que voit-on dans les comédies du grand
Molière ? La sainte institution du mariage (style de
catéchisme et de journaliste) bafouée et tournée en
ridicule à chaque scène.
Le mari est vieux et laid et cacochyme ; il met sa
perruque de travers ; son habit n’est plus à la mode ; il
a une canne à bec-de-corbin, le nez barbouillé de tabac, les
jambes courtes, l’abdomen gros comme un budget. – Il bredouille, et
ne dit que des sottises ; il en fait autant qu’il en dit ; il ne
voit rien, il n’entend rien ; on embrasse sa femme à sa
barbe ; il ne sait pas de quoi il est question : cela dure ainsi
jusqu’à ce qu’il soit bien et dûment constaté
cocu à ses yeux et aux yeux de toute la salle on ne peut plus
édifiée, et qui applaudit à tout rompre.
Ceux qui applaudissent le plus sont ceux
qui sont le plus mariés.
Le mariage s’appelle, chez Molière, George
Dandin ou Sganarelle.
L’adultère, Damis ou Clitandre ; il
n’y a pas de nom assez doucereux et charmant pour lui.
L’adultère est toujours jeune, beau, bien fait
et marqués pour le moins. Il entre en chantonnant à la cantonade
la courante la plus nouvelle ; il fait un ou deux pas en scène de
l’air le plus délibéré et le plus triomphant du
monde ; il se gratte l’oreille avec l’ongle rose de son petit
doigt coquettement écarquillé ; il peigne avec son peigne
d’écaille sa belle chevelure blondine, et rajuste ses canons qui
sont du grand volume. Son pourpoint et son haut-de-chausses disparaissent sous
les aiguillettes et les nœuds de ruban, son rabat est de la bonne
faiseuse ; ses gants flairent mieux que benjoin et civette ; ses
plumes ont coûté un louis le brin.
Comme son œil est en feu et sa joue en fleur ! que
sa bouche est souriante ! que ses dents sont blanches ! comme sa main
est douce et bien lavée.
Il parle, ce ne sont que madrigaux, galanteries
parfumées en beau style précieux et du meilleur air ; il a lu
les romans et sait la poésie, il est vaillant et prompt à
dégainer, il sème l’or à pleines mains. – Aussi
Angélique, Agnès, Isabelle se peuvent à peine tenir de lui
sauter au cou, si bien élevées et si grandes dames qu’elles
soient ; aussi le mari est-il régulièrement trompé au
cinquième acte, bien heureux quand ce n’est pas dès le
premier.
Voilà comme le mariage est
traité par Molière, l’un des plus hauts et des plus graves
génies qui jamais aient été. – Croit-on qu’il y
ait rien de plus fort dans les réquisitoires
d’
Indiana et de
Valentine ?
La paternité est encore moins respectée,
s’il est possible. Voyez Orgon, voyez Géronte, voyez-les
tous.
Comme ils sont volés par leurs fils, battus par leurs
valets ! Comme on met à nu, sans pitié pour leur âge,
et leur avarice, et leur entêtement, et leur
imbécillité ! – Quelles plaisanteries ! quelles
mystifications !
Comme on les pousse par les épaules hors de la vie,
ces pauvres vieux qui sont longs à mourir, et qui ne veulent point donner
leur argent ! comme on parle de l’éternité des
parents ! quels plaidoyers contre l’hérédité, et
comme cela est plus convaincant que toutes les déclamations
saint-simoniennes !
Un père, c’est un ogre, c’est un Argus,
c’est un geôlier, un tyran, quelque chose qui n’est bon tout
au plus qu’à retarder un mariage pendant trois jusqu’à
la reconnaissance finale. – Un père est le mari ridicule au grand
complet. – Jamais un fils n’est ridicule dans Molière ;
car Molière, comme tous les auteurs de tous les temps possibles, faisait
sa cour à la jeune génération aux dépens de
l’ancienne.
Et les Scapins, avec leur cape
rayée à la napolitaine, et leur bonnet sur l’oreille, et
leur plume balayant les bandes d’air, ne sont-ils pas des gens bien pieux,
bien chastes et bien dignes d’être canonisés ? –
Les bagnes sont pleins d’honnêtes gens qui n’ont pas fait le
quart de ce qu’ils font. Les roueries de Trialph sont de pauvres roueries
en comparaison des leurs. Et les Lisettes et les Martons, quelles gaillardes,
tudieu ! – Les courtisanes des rues sont loin d’être
aussi délurées, aussi promptes à la riposte grivoise. Comme
elles s’entendent à remettre un billet ! comme elles font bien
la garde pendant les rendez-vous ! – Ce sont, sur ma parole, de
précieuses filles, serviables et de bon conseil.
C’est une charmante société qui
s’agite et se promène à travers ces comédies et ces
imbroglios. – Tuteurs dupés, maris cocus, suivantes libertines,
valets aigrefins, demoiselles folles d’amour, fils
débauchés, femmes adultères ; cela ne vaut-il pas bien
les jeunes beaux mélancoliques et les pauvres faibles femmes
opprimées et passionnées des drames et des romans de nos faiseurs
en vogue ?
Et tout cela, moins le coup de dague final, moins la tasse
de poison obligée : les dénouements sont aussi heureux que
les dénouements des contes de fées, et tout le monde,
jusqu’au mari, est on ne peut plus satisfait. Dans Molière, la
vertu est toujours honnie et rossée ; c’est elle qui porte les
cornes, et tend le dos à Mascarille ; à peine si la
moralité apparaît une fois à la fin de la pièce sous
la personnification un peu bourgeoise de l’exempt Loyal.
Tout ce que nous venons de dire ici
n’est pas pour écorner le piédestal de Molière ;
nous ne sommes pas assez fou pour aller secouer ce colosse de bronze avec nos
petits bras ; nous voulions simplement démontrer aux pieux
feuilletonistes, qu’effarouchent les ouvrages nouveaux et romantiques, que
les classiques anciens, dont ils recommandent chaque jour la lecture et
l’imitation, les surpassent de beaucoup en gaillardise et en
immoralité.
À Molière nous pourrions aisément
joindre et Marivaux et La Fontaine, ces deux expressions si opposées de
l’esprit français, et Régnier, et Rabelais, et Marot, et
bien d’autres. Mais notre intention n’est pas de faire ici, à
propos de morale, un cours de littérature à l’usage des
vierges du feuilleton.
Il me semble que l’on ne devrait pas faire tant de
tapage à propos de si peu. Nous ne sommes heureusement plus au temps
d’Ève la blonde, et nous ne pouvons, en bonne conscience,
être aussi primitifs et aussi patriarcaux que l’on était dans
l’arche. Nous ne sommes pas des petites filles se préparant
à leur première communion ; et, quand nous jouons au
corbillon, nous ne répondons pas tarte
à la crème. Notre naïveté est assez
passablement savante, et il y a longtemps que notre virginité court la
ville ; ce sont là de ces choses que l’on n’a pas deux
fois ; et, quoi que nous fassions, nous ne pouvons les rattraper, car il
n’y a rien au monde qui coure plus vite qu’une virginité qui
s’en va et qu’une illusion qui s’envole.
Après tout, il n’y a
peut-être pas grand mal, et la science de toutes choses est-elle
préférable à l’ignorance de toutes choses.
C’est une question que je laisse à débattre à de plus
savants que moi. Toujours est-il que le monde a passé l’âge
où l’on peut jouer la modestie et la pudeur, et je le crois trop
vieux barbon pour faire l’enfantin et le virginal sans se rendre
ridicule.
Depuis son hymen avec la civilisation, la
société a perdu le droit d’être ingénue et
pudibonde. Il est de certaines rougeurs qui sont encore de mise au coucher de la
mariée, et qui ne peuvent plus servir le lendemain ; car la jeune
femme ne se souvient peut-être plus de la jeune fille, ou, si elle
s’en souvient, c’est une chose très indécente, et qui
compromet gravement la réputation du mari.
Quand je lis par hasard un de ces beaux sermons qui ont
remplacé dans les feuilles publiques la critique littéraire, il me
prend quelquefois de grands remords et de grandes appréhensions, à
moi qui ai sur la conscience quelques menues gaudrioles un peu trop fortement
épicées, comme un jeune homme qui a du feu et de l’entrain
peut en avoir à se reprocher.
À côté de ces
Bossuets du Café de Paris, de ces Bourdaloues du balcon de
l’Opéra, de ces Catons à tant la ligne qui gourmandent le
siècle d’une si belle façon, je me trouve en effet le plus
épouvantable scélérat qui ait jamais souillé la face
de la terre ; et pourtant, Dieu le sait, la nomenclature de mes
péchés, tant capitaux que véniels, avec les blancs et
interlignes de rigueur, pourrait à peine, entre les mains du plus habile
libraire, former un ou deux volumes in-8 par jour, ce qui est peu de chose pour
quelqu’un qui n’a pas la prétention d’aller en paradis
dans l’autre monde, et de gagner le prix Montyon ou d’être
rosière en celui-ci.
Puis quand je pense que j’ai rencontré sous la
table, et même ailleurs, un assez grand nombre de ces dragons de vertu, je
reviens à une meilleure opinion de moi-même, et j’estime
qu’avec tous les défauts que je puisse avoir ils en ont un autre
qui est bien, à mes yeux, le plus grand et le pire de tous : –
c’est l’hypocrisie que je veux dire.
En cherchant bien, on trouverait peut-être un autre
petit vice à ajouter ; mais celui-ci est tellement hideux
qu’en vérité je n’ose presque pas le nommer.
Approchez-vous, et je m’en vais vous couler son nom dans
l’oreille : – c’est l’envie.
L’envie, et pas autre chose.
C’est elle qui s’en va rampant et serpentant
à travers toutes ces paternes homélies : quelque soin
qu’elle prenne de se cacher, on voit briller de temps en temps, au-dessus
des métaphores et des figures de rhétorique, sa petite tête
plate de vipère ; on la surprend à lécher de sa langue
fourchue ses lèvres toutes bleues de venin, on l’entend siffloter
tout doucettement à l’ombre d’une épithète
insidieuse.
Je sais bien que c’est une
insupportable fatuité de prétendre qu’on vous envie, et que
cela est presque aussi nauséabond qu’un merveilleux qui se vante
d’une bonne fortune. – Je n’ai pas la forfanterie de me croire
des ennemis et des envieux ; c’est un bonheur qui n’est pas
donné à tout le monde, et je ne l’aurai probablement pas de
longtemps : aussi je parlerai librement et sans
arrière-pensée, comme quelqu’un de très
désintéressé dans cette question.
Une chose certaine et facile à démontrer
à ceux qui pourraient en douter, c’est l’antipathie naturelle
du critique contre le poète, – de celui qui ne fait rien contre
celui qui fait, – du frelon contre l’abeille – du cheval
hongre contre l’étalon.
Vous ne vous faites critique qu’après
qu’il est bien constaté à vos propres yeux que vous ne
pouvez être poète. Avant de vous réduire au triste
rôle de garder les manteaux et de noter les coups comme un garçon
de billard ou un valet de jeu de paume, vous avez longtemps courtisé la
Muse, vous avez essayé de la dévirginer ; mais vous
n’avez pas assez de vigueur pour cela ; l’haleine vous a
manqué, et vous êtes retombé pâle et efflanqué
au pied de la sainte montagne.
Je conçois cette haine. Il est
douloureux de voir un autre s’asseoir au banquet où l’on
n’est pas invité, et coucher avec la femme qui n’a pas voulu
de vous. Je plains de tout mon cœur le pauvre eunuque obligé
d’assister aux ébats du Grand Seigneur.
Il est admis dans les profondeurs les plus secrètes
de l’Oda ; il mène les sultanes au bain ; il voit luire
sous l’eau d’argent des grands réservoirs ces beaux corps
tout ruisselants de perles et plus polis que des agates ; les
beautés les plus cachées lui apparaissent sans voiles. On ne se
gêne pas devant lui. – C’est un eunuque. – Le sultan
caresse sa favorite en sa présence, et la baise sur sa bouche de grenade.
– En vérité, c’est une bien fausse situation que la
sienne, et il doit être bien embarrassé de sa contenance.
Il en est de même pour le critique qui voit le
poète se promener dans le jardin de poésie avec ses neuf belles
odalisques, et s’ébattre paresseusement à l’ombre de
grands lauriers verts. Il est bien difficile qu’il ne ramasse pas les
pierres du grand chemin pour les lui jeter et le blesser derrière son
mur, s’il est assez adroit pour cela.
Le critique qui n’a rien produit est un
lâche ; c’est comme un abbé qui courtise la femme
d’un laïque : celui-ci ne peut lui rendre la pareille ni se
battre avec lui.
Je crois que ce serait une histoire au
moins aussi curieuse que celle de Teglath-Phalasar ou de Gemmagog qui inventa
les souliers à poulaine, que l’histoire des différentes
manières de déprécier un ouvrage quelconque depuis un mois
jusqu’à nos jours.
Il y a assez de matières pour quinze ou seize volumes
in-folio ; mais nous aurons pitié du lecteurs, et nous nous
bornerons à quelques lignes, – bienfait pour lequel nous demandons
une reconnaissance plus qu’éternelle. – À une
époque très reculée, qui se perd dans la nuit des
âges, il y a bien tantôt trois semaines de cela, le roman moyen
âge florissait principalement à Paris et dans la banlieue. La cotte
armoriée était en grand honneur ; on ne méprisait pas
les coiffures à la hennin, on estimait fort le pantalon mi-parti ;
la dague était hors de prix ; le soulier à poulaine
était adoré comme un fétiche. – Ce
n’étaient qu’ogives, tourelles, colonnettes, verrières
coloriées, cathédrales et châteaux forts ; – ce
n’étaient que demoiselles et damoiseaux, pages et valets, truands
et soudards, galants chevaliers et châtelains féroces ;
– toutes choses certainement plus innocentes que les jeux innocents, et
qui ne faisaient de mal à personne.
Le critique n’avait pas attendu au second roman pour
commencer son œuvre de dépréciation ; dès le
premier qui avait paru, il s’était enveloppé de son cilice
de poil de chameau, et s’était répandu un boisseau de cendre
sur la tête : puis, prenant sa grande voix dolente, il
s’était mis à crier :
– Encore du moyen âge,
toujours du moyen âge ! qui me délivrera du moyen âge,
de ce moyen âge qui n’est pas le moyen âge ? –
Moyen âge de carton et de terre cuite qui n’a du moyen âge que
le nom. – Oh ! les barons de fer, dans leur armure de fer, avec leur
cœur de fer, dans leur poitrine de fer ! – Oh ! les
cathédrales avec leurs rosaces toujours épanouies et leurs
verrières en fleurs, avec leurs dentelles de granit, avec leurs
trèfles découpés à jour, leurs pignons
tailladés en scie, avec leur chasuble de pierre brodée comme un
voile de mariée, avec leurs cierges, avec leurs chants, avec leurs
prêtres étincelants, avec leur peuple à genoux, avec leur
orgue qui bourdonne et leurs anges planant et battant de l’aile sous les
voûtes ! – comme ils m’ont gâté mon moyen
âge, mon moyen âge si fin et si coloré ! comme ils
l’ont fait disparaître sous une couche de grossier badigeon !
quelles criardes enluminures ! – Ah ! barbouilleurs ignorants,
qui croyez avoir fait de la couleur pour avoir plaqué rouge sur bleu,
blanc sur noir et vert sur jaune, vous n’avez vu du moyen âge que
l’écorce, vous n’avez pas deviné l’âme du
moyen âge, le sang ne circule pas dans la peau dont vous revêtez vos
fantômes, il n’y a pas de cœur dans vos corselets
d’acier, il n’y a pas de jambes dans vos pantalons de tricot, pas de
ventre ni de gorge derrière vos jupes armoriées : ce sont des
habits qui ont la forme d’hommes, et voilà tout. – Donc,
à bas le moyen âge tel que nous l’ont fait les faiseurs (le
grand mot est lâché ! les faiseurs) ! Le moyen âge
ne répond à rien maintenant, nous voulons autre chose.
Et le public, voyant que les
feuilletonistes aboyaient au moyen âge, se prit d’une belle passion
pour ce pauvre moyen âge, qu’ils prétendaient avoir
tué du coup. Le moyen âge envahit tout, aidé par
l’empêchement des journaux : – drames, mélodrames,
romances, nouvelles, poésies, il y eut jusqu’à des
vaudevilles moyen âge, et Momus répéta des flonflons
féodaux.
À côté du roman moyen âge
verdissait le roman charogne, genre de roman très agréable, et
dont les petites-maîtresses nerveuses et les cuisinières
blasées faisaient une très grande consommation.
Les feuilletonistes sont bien vite arrivés à
l’odeur comme des corbeaux à la curée, et ils ont
dépecé du bec de leurs plumes et méchamment mis à
mort ce pauvre genre de roman qui ne demandait qu’à
prospérer et à se putréfier paisiblement sur les rayons
graisseux des cabinets de lecture. Que n’ont-ils pas dit ? que
n’ont-ils pas écrit ? – Littérature de morgue ou
de bagne, cauchemar de bourreau, hallucination de boucher ivre et
d’argousin qui a la fièvre chaude ! Ils donnaient
bénignement à entendre que les auteurs étaient des
assassins et des vampires, qu’ils avaient contracté la vicieuse
habitude de tuer leur père et leur mère, qu’ils buvaient du
sang dans des crânes, qu’ils se servaient de tibias pour fourchette
et coupaient leur pain avec une guillotine.
Et pourtant ils savaient mieux que
personne, pour avoir souvent déjeuné avec eux, que les auteurs de
ces charmantes tueries étaient de braves fils de famille, très
débonnaires et de bonne société, gantés de blanc,
fashionablement myopes, – se
nourrissant plus volontiers de beefsteaks que de côtelettes d’homme,
et buvant plus habituellement du vin de Bordeaux que du sang de jeune fille ou
d’enfant nouveau-né. – Pour avoir vu et touché leurs
manuscrits, ils savaient parfaitement qu’ils étaient écrits
avec de l’encre de la grande vertu, sur du papier anglais, et non avec
sang de guillotine sur peau de chrétien écorché vif.
Mais, quoi qu’ils dissent ou qu’ils fissent, le
siècle était à la charogne, et le charnier lui plaisait
mieux que le boudoir ; le lecteur ne se prenait qu’à un
hameçon amorcé d’un petit cadavre déjà
bleuissant. – Chose très concevable ; mettez une rose au bout
de votre ligne, les araignées auront le temps de faire leur toile dans le
pli de votre coude, vous ne prendrez pas le moindre petit fretin ;
accrochez-y un ver ou un morceau de Deux fromage, carpes, barbillons, perches,
anguilles sauteront à trois pieds hors de l’eau pour le happer.
– Les hommes ne sont pas aussi différents des poissons qu’on
a l’air de le croire généralement.
On aurait dit que les journalistes
étaient devenus quakers, brahmes, ou pythagoriciens, ou taureaux, tant il
leur avait pris une subite horreur du rouge et du sang. – Jamais on ne les
avait vus si fondants, si émollients ; – c’était
de la crème et du petit lait. – Ils n’admettaient que deux
couleurs, le bleu de ciel ou le vert pomme. Le rose n’était que
souffert, et, si le public les eût laissés faire, ils
l’eussent mené paître des épinards sur les rives du
Lignon, côte à côte avec les moutons d’Amaryllis. Ils
avaient changé leur frac noir contre la veste tourterelle de
Céladon ou de Silvandre, et entouré leurs plumes d’oie de
roses pompons et de faveurs en manière de houlette pastorale. Ils
laissaient flotter leurs cheveux à l’enfant, et
s’étaient fait des virginités d’après la
recette de Marion Delorme, à quoi ils avaient aussi bien réussi
qu’elle.
Ils appliquaient à la littérature
l’article du Décalogue :
Homicide point ne seras.
On ne pouvait plus se permettre le plus petit meurtre
dramatique, et le cinquième acte était devenu impossible.
Ils trouvaient le poignard exorbitant, le poison monstrueux,
la hache inqualifiable. Ils auraient voulu que les héros dramatiques
vécussent jusqu’à l’âge de
Melchisédech ; et cependant il est reconnu, depuis un temps
immémorial, que le but de toute tragédie est de faire assommer
à la dernière scène un pauvre diable de grand homme qui
n’en peut mais, comme le but de toute comédie est de conjoindre
matrimonialement deux imbéciles de jeunes premiers d’environ
soixante ans chacun.
C’est vers ce temps que j’ai
jeté au feu (après en avoir tiré un double, ainsi que cela
se fait toujours) deux superbes et magnifiques drames moyen âge,
l’un en vers et l’autre en prose, dont les héros
étaient écartelés et bouillis en plein
théâtre, ce qui eût été très jovial et
assez inédit.
Pour me conformer à leurs idées, j’ai
composé depuis une tragédie antique en cinq actes, nommée
Héliogabale, dont le
héros se jette dans les latrines, situation extrêmement neuve et
qui a l’avantage d’amener une décoration non encore vue au
théâtre. – J’ai fait aussi un drame moderne
extrêmement supérieur à
Antony, Arthur ou l’Homme fatal,
où l’idée providentielle
arrive sous la forme d’un pâté de foie gras de Strasbourg,
que le héros mange jusqu’à la dernière miette
après avoir consommé plusieurs viols, ce qui, joint à ses
remords, lui donne une abominable indigestion dont il meurt. – Fin morale
s’il en fut, qui prouve que Dieu est juste et que le vice est toujours
puni et la vertu récompensée.
Quant au genre monstre,
vous savez comme ils l’ont traité, comme ils ont arrangé Han
d’Islande, ce mangeur d’hommes, Habibrah l’obi, Quasimodo le
sonneur, et Triboulet, qui n’est que bossu, – toute cette famille si
étrangement fourmillante, – toutes ces crapauderies gigantesques
que mon cher voisin fait grouiller et sauteler à travers les forêts
vierges et les cathédrales de ses romans. Ni les grands traits à
la Michel-Ange, ni les curiosités dignes de Callot, ni les effets
d’Ombre et de Pair à la façon de Goya, rien n’a pu
trouver grâce devant eux ; ils l’ont renvoyé à
ses odes, quand il a fait des romans ; à ses romans, quand il a fait
des drames : tactique ordinaire des journalistes qui aiment toujours mieux
ce qu’on a fait que ce qu’on fait. Heureux homme, toutefois, que
celui qui est reconnu supérieur même par les feuilletonistes dans
tous ses ouvrages, excepté, bien entendu, celui dont ils rendent compte,
et qui n’aurait qu’à écrire un traité de
théologie ou un manuel de cuisine pour faire trouver son
théâtre admirable !
Pour le
roman de cœur, le roman ardent et passionné, qui a pour père
Werther l’Allemand, et pour mère Manon Lescaut la Française,
nous avons touché, au commencement de cette préface, quelques mots
de la teigne morale qui s’y est désespérément
attachée sous prétexte de religion et de bonnes mœurs. Les
poux critiques sont comme les poux de corps qui abandonnent les cadavres pour
aller aux vivants. Du cadavre du roman moyen âge les critiques sont
passés au corps de celui-ci, qui a la peau dure et vivace et leur
pourrait bien ébrécher les dents.
Nous
pensons, malgré tout le respect que nous avons pour les modernes
apôtres, que les auteurs de ces romans appelés immoraux, sans
être aussi mariés que les journalistes vertueux, ont assez
généralement une mère, et que plusieurs d’entre eux
ont des sœurs et sont pourvus d’une abondante famille
féminine ; mais leurs mères et leurs sœurs ne lisent pas
de romans, même de romans immoraux ; elles cousent, brodent et
s’occupent des choses de la maison. – Leurs bas, comme dirait
M. Planard, sont d’une entière blancheur : vous les
pouvez regarder aux jambes, – elles ne sont pas bleues, et le bonhomme
Chrysale, lui qui haïssait tant les femmes savantes, les proposerait pour
exemple à la docte Philaminte.
Quant aux épouses
de ces messieurs, puisqu’ils en ont tant, si virginaux que soient leurs
maris, il me semble, à moi, qu’il est de certaines choses
qu’elles doivent savoir. – Au fait, il se peut bien qu’ils ne
leur aient rien montré. Alors je comprends qu’ils tiennent à
les maintenir dans cette précieuse et benoîte ignorance. Dieu est
grand et Mahomet est son prophète ! – Les femmes sont
curieuses ; fassent le ciel et la morale qu’elles contentent leur
curiosité d’une manière plus légitime
qu’Ève, leur grand-mère, et n’aillent pas faire des
questions au serpent !
Pour leurs filles, si
elles ont été en pension, je ne vois pas ce que les livres
pourraient leur apprendre.
Il est
aussi absurde de dire qu’un homme est un ivrogne parce qu’il
décrit une orgie, un débauché parce qu’il raconte une
débauche que de prétendre qu’un homme est vertueux parce
qu’il a fait un livre de morale ; tous les jours on voit le
contraire. – C’est le personnage qui parle et non
l’auteur ; son héros est athée, cela ne veut pas dire
qu’il soit athée ; il fait agir et parler les brigands en
brigands, il n’est pas pour cela un brigand. À ce compte, il
faudrait guillotiner Shakespeare, Corneille et tous les tragiques ; ils ont
plus commis de meurtres que Mandrin et Cartouche ; on ne l’a pas fait
cependant, et je ne crois même pas qu’on le fasse de longtemps, si
vertueuse et si morale que puisse devenir la critique. C’est une des
manies de ces petits grimauds à cervelle étroite que de substituer
toujours l’auteur à l’ouvrage et de recourir à la
personnalité pour donner quelque pauvre intérêt de scandale
à leurs misérables rapsodies, qu’ils savent bien que
personne ne lirait si elles ne contenaient que leur opinion
individuelle.
Nous ne concevons
guère à quoi tendent toutes ces criailleries, à quoi bon
toutes ces colères et tous ces abois, – et qui pousse messieurs les
Geoffroy au petit pied à se faire les don Quichotte de la morale, et,
vrais sergents de ville littéraires, à empoigner et à
bâtonner, au nom de la vertu, toute idée qui se promène dans
un livre la cornette posée de travers ou la jupe troussée un peu
trop haut. – C’est fort singulier.
L’époque,
quoi qu’ils en disent, est immorale (si ce mot-là signifie quelque
chose, ce dont nous doutons fort), et nous n’en voulons pas d’autre
preuve que la quantité de livres immoraux qu’elle produit et le
succès qu’ils ont. – Les livres suivent les mœurs et les
mœurs ne suivent pas les livres. – La Régence a fait
Crébillon, ce n’est pas Crébillon qui a fait la
Régence. Les petites bergères de Boucher étaient
fardées et débraillées, parce que les petites marquises
étaient fardées et débraillées. – Les tableaux
se font d’après les modèles et non les modèles
d’après les tableaux. Je ne sais qui a dit je ne sais où que
la littérature et les arts influaient sur les mœurs. Qui que ce
soit, c’est indubitablement un grand sot. – C’est comme si
l’on disait : Les petits pois font pousser le printemps ; les
petits pois poussent au contraire parce que c’est le printemps, et les
cerises parce que c’est l’été. Les arbres portent les
fruits, et ce ne sont pas les fruits qui portent les arbres assurément,
loi éternelle et invariable dans sa variété ; les
siècles se succèdent, et chacun porte son fruit qui n’est
pas celui du siècle précédent ; les livres sont les
fruits des mœurs.
À côté
des journalistes moraux, sous cette pluie d’homélies comme sous une
pluie d’été dans quelque parc, il a surgi, entre les
planches du tréteau saint-simonien, une théorie de petits
champignons d’une nouvelle espèce assez curieuse, dont nous allons
faire l’histoire naturelle.
Ce sont
les critiques utilitaires. Pauvres gens qui avaient le nez court à ne le
pouvoir chausser de lunettes, et cependant n’y voyaient pas aussi loin que
leur nez.
Quand un auteur jetait sur
leur bureau un volume quelconque, roman ou poésie, – ces messieurs
se renversaient nonchalamment sur leur fauteuil, le mettaient en
équilibre sur ses pieds de derrière, et, se balançant
d’un air capable, ils se rengorgeaient et disaient :
–
À quoi sert
ce livre ? Comment peut-on l’appliquer à la moralisation et au
bien-être de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ?
Quoi ! pas un mot des besoins de la société, rien de
civilisant et de progressif ! Comment, au lieu de faire la grande
synthèse de l’humanité, et de suivre, à travers les
événements de l’histoire, les phases de l’idée
régénératrice et providentielle, peut-on faire des
poésies et des romans qui ne mènent à rien, et qui ne font
pas avancer la génération dans le chemin de l’avenir ?
Comment peut-on s’occuper de la forme, du style, de la rime en
présence de si graves intérêts ? – Que nous font,
à nous, et le style et la rime, et la forme ? c’est bien de
cela qu’il s’agit (pauvres renards, ils sont trop verts) !
– La société soufre, elle est en proie à un grand
déchirement intérieur (traduisez : personne ne veut
s’abonner aux journaux utiles). C’est au poète à
chercher la cause de ce
malaise et à
le guérir. Le moyen, il le trouvera en sympathisant de cœur et
d’âme avec l’humanité (des poètes
philanthropes ! ce serait quelque chose de rare et de charmant). Ce
poète, nous l’attendons, nous l’appelons de tous nos
vœux. Quand il paraîtra, à lui les acclamations de la foule,
à lui les palmes, à lui les couronnes, à lui le
Prytanée...
À la bonne
heure ; mais, comme nous souhaitons que notre lecteur se tienne
éveillé jusqu’à la fin de cette bienheureuse
Préface, nous ne continuerons pas cette imitation très
fidèle du style utilitaire, qui, de sa nature, est passablement
soporifique, et pourrait remplacer, avec avantage, le laudanum et les discours
d’académie.
Préface
Non,
imbéciles, non, crétins et goitreux ...
Non, imbéciles, non, crétins et goitreux que
vous êtes, un livre ne fait pas de la soupe à la
gélatine ; – un roman n’est pas une paire de bottes sans
couture ; un sonnet, une seringue à jet continu ; un drame
n’est pas un chemin de fer, toutes choses essentiellement civilisantes, et
faisant marcher l’humanité dans la voie du progrès.
De par les boyaux de tous les papes passés,
présents et futurs, non et deux cent mille fois non.
On ne se fait pas un bonnet de coton d’une
métonymie, on ne chausse pas une comparaison en guise de pantoufle ;
on ne se peut servir d’une antithèse pour parapluie ;
malheureusement, on ne saurait se plaquer sur le ventre quelques rimes
bariolées en manière de gilet. J’ai la conviction intime
qu’une ode est un vêtement trop léger pour l’hiver, et
qu’on ne serait pas mieux habillé avec la strophe,
l’antistrophe et l’épode que cette femme du cynique qui se
contentait de sa seule vertu pour chemise, et allait nue comme la main, à
ce que raconte l’histoire.
Cependant le célèbre
M. de La Calprenède eut une fois un habit, et, comme on lui
demandait quelle étoffe c’était, il répondit :
Du Silvandre. –
Silvandre
était une pièce qu’il venait de faire
représenter avec succès.
De pareils raisonnements font hausser les épaules
par-dessus la tête, et plus haut que le duc de Glocester.
Des gens qui ont la prétention d’être des
économistes, et qui veulent rebâtir la société de
fond en comble, avancent sérieusement de semblables
billevesées.
Un roman a deux utilités : – l’une
matérielle, l’autre spirituelle, si l’on peut se servir
d’une pareille expression à l’endroit d’un roman.
– L’utilité matérielle, ce sont d’abord les
quelques mille francs qui entrent dans la poche de l’auteur, et le lestent
de façon que le diable ou le vent ne l’emportent ; pour le
libraire, c’est un beau cheval de race qui piaffe et saute avec son
cabriolet d’ébène et d’acier, comme dit Figaro ;
pour le marchand de papier, une usine de plus sur un ruisseau quelconque, et
souvent le moyen de gâter un beau site ; pour les imprimeurs,
quelques tonnes de bois de campêche pour se mettre hebdomadairement le
gosier en couleur ; pour le cabinet de lecture, des tas de gros sous
très prolétairement vert-de-grisés, et une quantité
de graisse, qui, si elle était convenablement recueillie et
utilisée, rendrait superflue la pêche de la baleine. –
L’utilité spirituelle est que, pendant qu’on lit des romans,
on dort, et on ne lit pas de journaux utiles, vertueux et progressifs, ou telles
autres drogues indigestes et abrutissantes.
Qu’on dise après cela que
les romans ne contribuent pas à la civilisation. – Je ne parlerai
pas des débitants de tabac, des épiciers et des marchands de
pommes de terre frites, qui ont un intérêt très grand dans
cette branche de littérature, le papier qu’elle emploie
étant, en général, de qualité supérieure
à celui des journaux.
En vérité, il y a de quoi rire d’un pied
en carré, en entendant disserter messieurs les utilitaires
républicains ou saint-simoniens. – Je voudrais bien savoir
d’abord ce que veut dire précisément ce grand flandrin de
substantif dont ils truffent quotidiennement le vide de leurs colonnes, et qui
leur sert de schibroleth et de terme sacramentel. – Utilité :
quel est ce mot, et à quoi s’applique-t-il ?
Il y a deux sortes d’utilité, et le sens de ce
vocable n’est jamais que relatif. Ce qui est utile pour l’un ne
l’est pas pour l’autre. Vous êtes savetier, je suis
poète. – Il est utile pour moi que mon premier vers rime avec mon
second. – Un dictionnaire de rimes m’est d’une grande
utilité ; vous n’en avez que faire pour carreler une vieille
paire de bottes, et il est juste de dire qu’un tranchet ne me servirait
pas à grand-chose pour faire une ode. – Après cela, vous
objecterez qu’un savetier est bien au-dessus d’un poète, et
que l’on se passe mieux de l’un que de l’autre. Sans
prétendre rabaisser l’illustre profession de savetier, que
j’honore à l’égal de la profession de monarque
constitutionnel, j’avouerai humblement que j’aimerais mieux avoir
mon soulier décousu que mon vers mal rimé, et que je me passerais
plus volontiers de bottes que de poèmes. Ne sortant presque jamais et
marchant plus habilement par la tête que par les pieds, j’use moins
de chaussures qu’un républicain vertueux qui ne fait que courir
d’un ministère à l’autre pour se faire jeter quelque
place.
Je sais qu’il y en a qui
préfèrent les moulins aux églises, et le pain du corps
à celui de l’âme. À ceux-là, je n’ai rien
à leur dire. Ils méritent d’être économistes
dans ce monde, et aussi dans l’autre.
Y a-t-il quelque chose d’absolument utile sur cette
terre et dans cette vie où nous sommes ? D’abord, il est
très peu utile que nous soyons sur terre et que nous vivions. Je
défie le plus savant de la bande de dire à quoi nous servons, si
ce n’est à ne pas nous abonner au
Constitutionnel ni
à aucune espèce de journal quelconque.
Ensuite, l’utilité de notre existence admise
a priori, quelles sont les choses
réellement utiles pour la soutenir ? De la soupe et un morceau de
viande deux fois par jour, c’est tout ce qu’il faut pour se remplir
le ventre, dans la stricte acception du mot. L’homme, à qui un
cercueil de deux pieds de large sur six de long suffit et au-delà
après sa mort, n’a pas besoin dans sa vie de beaucoup plus de
place. Un cube creux de sept à huit pieds dans tous les sens, avec un
trou pour respirer, une seule alvéole de la ruche, il n’en faut pas
plus pour le loger et empêcher qu’il ne lui pleuve sur le dos. Une
couverture, roulée convenablement autour du corps, le détendra
aussi bien et mieux contre le froid que le frac de Staub le plus
élégant et le mieux coupé.
Avec cela, il pourra subsister à la lettre. On dit
bien qu’on peut vivre avec 25 sous par jour ; mais
s’empêcher de mourir, ce n’est pas vivre ; et je ne vois
pas en quoi une ville organisée utilitairement serait plus
agréable à habiter que le Père-la-Chaise.
Rien de ce qui est beau n’est indispensable à
la vie. – On supprimerait les fleurs, le monde n’en souffrirait pas
matériellement ; qui voudrait cependant qu’il n’y
eût plus de fleurs ? Je renoncerais plutôt aux pommes de terre
qu’aux roses, et je crois qu’il n’y a qu’un utilitaire
au monde capable d’arracher une plate-bande de tulipes pour y planter des
choux.
À quoi sert la beauté des
femmes ? Pourvu qu’une femme soit médicalement bien
conformée, en état de faire des enfants, elle sera toujours assez
bonne pour des économistes.
À quoi bon la musique ? à quoi bon la
peinture ? Qui aurait la folie de préférer Mozart à
M. Carrel, et Michel-Ange à l’inventeur de la moutarde
blanche ?
Il n’y a de vraiment beau que ce qui ne peut servir
à rien ; tout ce qui est utile est laid, car c’est
l’expression de quelque besoin, et ceux de l’homme sont ignobles et
dégoûtants, comme sa pauvre et infirme nature. –
L’endroit le plus utile d’une maison, ce sont les latrines.
Moi, n’en déplaise à ces messieurs, je
suis de ceux pour qui le superflu est le nécessaire, – et
j’aime mieux les choses et les gens en raison inverse des services
qu’ils me rendent. Je préfère à certain vase qui me
sert un vase chinois, semé de dragons et de mandarins, qui ne me sert pas
du tout, et celui de mes talents que j’estime le plus est de ne pas
deviner les logogriphes et les charades. Je renoncerais très joyeusement
à mes droits de Français et de citoyen pour voir un tableau
authentique de Raphaël, ou une belle femme nue : – la princesse
Borghèse, par exemple, quand elle a posé pour Canova, ou la Julia
Grisi quand elle entre au bain. Je consentirais très volontiers, pour ma
part, au retour de cet anthropophage de Charles X, s’il me rapportait, de
son château de Bohême, un panier de Tokay ou de Johannisberg, et je
trouverais les lois électorales assez larges, si quelques rues
l’étaient plus, et d’autres choses moins. Quoique je ne sois
pas un dilettante, j’aime mieux le bruit des crincrins et des tambours de
basque que celui de la sonnette de M. le président. Je vendrais ma
culotte pour avoir une bague, et mon pain pour avoir des confitures. –
L’occupation la plus séante à un homme policé me
paraît de ne rien faire, ou de fumer analytiquement sa pipe ou son cigare.
J’estime aussi beaucoup ceux qui jouent aux quilles, et aussi ceux qui
font bien les vers. Vous voyez que les principes utilitaires sont bien loin
d’être les miens, et que je ne serai jamais rédacteur dans un
journal vertueux, à moins que je ne me convertisse, ce qui serait assez
drolatique.
Au lieu de faire un prix Montyon pour la
récompense de la vertu, j’aimerais mieux donner, comme Sardanapale,
ce grand philosophe que l’on a si mal compris, une forte prime à
celui qui inventerait un nouveau plaisir ; car la jouissance me
paraît le but de la vie, et la seule chose utile au monde. Dieu l’a
voulu ainsi, lui qui a fait les femmes, les parfums, la lumière, les
belles fleurs, les bons vins, les chevaux fringants, les levrettes et les chats
angoras ; lui qui n’a pas dit à ses anges : Ayez de la
vertu, mais : Ayez de l’amour, et qui nous a donné une bouche
plus sensible que le reste de la peau pour embrasser les femmes, des yeux
levés en haut pour voir la lumière, un odorat subtil pour respirer
l’âme des fleurs, des cuisses nerveuses pour serrer les flancs des
étalons, et voler aussi vite que la pensée sans chemin de fer ni
chaudière à vapeur, des mains délicates pour les passer sur
la tête longue des levrettes, sur le dos velouté des chats, et sur
l’épaule polie des créatures peu vertueuses, et qui, enfin,
n’a accordé qu’à nous seuls ce triple et glorieux
privilège de boire sans avoir soif, de battre le briquet, et de faire
l’amour en toutes saisons, ce qui nous distingue de la brute beaucoup plus
que l’usage de lire des journaux et de fabriquer des chartes.
Mon Dieu ! que c’est une sotte
chose que cette prétendue perfectibilité du genre humain dont on
nous rebat les oreilles ! On dirait en vérité que
l’homme est une machine susceptible d’améliorations, et
qu’un rouage mieux engrené, un contrepoids plus convenablement
placé peuvent faire fonctionner d’une manière plus commode
et plus facile. Quand on sera parvenu à donner un estomac double à
l’homme, de façon à ce qu’il puisse ruminer comme un
bœuf, des yeux de l’autre côté de la tête, afin
qu’il puisse voir, comme Janus, ceux qui lui tirent la langue
par-derrière, et contempler son
indignité dans une position
moins gênante que celle de la Vénus Callipyge
d’Athènes, à lui planter des ailes sur les omoplates afin
qu’il ne soit pas obligé de payer six sous pour aller en
omnibus ; quand on lui aura créé un nouvel organe, à
la bonne heure : le mot
perfectibilité
commencera à signifier quelque chose. Depuis
tous ces beaux perfectionnements, qu’a-t-on fait qu’on ne fît
aussi bien et mieux avant le déluge ?
Est-on parvenu à boire plus qu’on ne buvait au
temps de l’ignorance et de la barbarie (vieux style) ? Alexandre,
l’équivoque ami du bel Ephestion, ne buvait pas trop mal
quoiqu’il n’y eût pas de son temps de
Journal des Connaissances utiles, et je
ne sais pas quel utilitaire serait capable de tarir, sans devenir oïnopique
et plus enflé que Lepeintre jeune ou qu’un hippopotame, la grande
coupe qu’il appelait la tasse d’Hercule. Le maréchal de
Bassompierre, qui vida sa grande batte à entonnoir à la
santé des treize cantons, me paraît singulièrement estimable
dans son genre et très difficile à perfectionner.
Quel économiste nous élargira l’estomac
de manière à contenir autant de beefsteaks que feu Milon le
Crotoniate qui mangeait un bœuf ? La carte du Café Anglais, de
Véfour, ou de telle autre célébrité culinaire que
vous voudrez, me paraît bien maigre et bien œcuménique,
comparée à la carte du dîner de Trimalcion. – À
quelle table sert-on maintenant une truie et ses douze marcassins dans un seul
plat ? Qui a mangé des murènes et des lamproies
engraissées avec de l’homme ? Croyez-vous en
vérité que Brillat-Savarin ait perfectionné Apicius ?
– Est-ce chez Chevet que le gros tripier de Vitellius trouverait à
remplir son fameux bouclier de Minerve de cervelles de faisans et de paons, de
langues de phénicoptères et de foies de scarrus ? – Vos
huîtres du Rocher de Cancale sent vraiment quelque chose de bien
recherché à côté des huîtres de Lucrin,
à qui l’on avait fait une mer tout exprès. – Les
petites maisons dans les faubourgs des marquis de la Régence sont de
misérables vide-bouteilles, si on les compare aux villas des patriciens
romains, à Baïes, à Caprée et à Tibur. Les
magnificences cyclopéennes de ces grands voluptueux lui bâtissaient
des monuments éternels pour des plaisirs d’un jour ne
devraient-elles pas nous faire tomber à plat ventre devant le
génie antique, et rayer à tout jamais de nos dictionnaires le mot
perfectibilité ?
A-t-on inventé un seul péché capital de
plus ? Il n’y en a malheureusement que sept comme devant, le nombre
de chutes du juste pour un jour, ce qui est bien médiocre. – Je ne
pense même pas qu’après un siège de progrès, au
train dont nous y allons, aucun amoureux soit capable de renouveler le
treizième travail d’Hercule. – Peut-on être
agréable une seule fois de plus à sa divinité qu’au
temps de Salomon ? Beaucoup de savants très illustres et de dames
très respectables soutiennent l’opinion tout à fait
contraire, et prétendent que l’amabilité va
décroissant. Eh bien ! alors, que nous parlez-vous de
progrès ? – Je sais bien que vous me direz que l’on a
une chambre haute et une chambre basse, qu’on espère que
bientôt tout le monde sera électeur, et le nombre des
représentants doublé ou triplé. Est-ce que vous trouvez
qu’il ne se commet pas assez de fautes de français comme cela
à la tribune nationale, et qu’ils ne sont pas assez pour la
méchante besogne qu’ils ont à brasser ? Je ne comprends
guère l’utilité qu’il y a de parquer deux ou trois
cents provinciaux dans une baraque de bois, avec un plafond peint par
M. Fragonard, pour leur faire tripoter et gâcher je ne sais combien
de petites lois absurdes ou atroces. – Qu’importe que ce soit un
sabre, un goupillon ou un parapluie qui vous gouverne ! – C’est
toujours un bâton, et je m’étonne que des hommes de
progrès en soient à disputer sur le choix du gourdin qui leur doit
chatouiller l’épaule, tandis qu’il serait beaucoup plus
progressif et moins dispendieux de le casser et d’en jeter les morceaux
à tous les diables.
Le seul de vous qui ait le sens commun,
c’est un fou, un grand génie, un imbécile, un divin
poète bien au-dessus de Lamartine, de Hugo et de Byron ; c’est
Charles Fourier le phalanstérien qui est à lui seul tout
cela : lui seul a eu de la logique, et a l’audace de pousser ses
conséquences jusqu’au bout. – Il affirme, sans
hésiter, que les hommes ne tarderaient pas à avoir une queue de
quinze pieds de long avec un œil au bout ; ce qui, assurément,
est un progrès, et permet de faire mille belles choses qu’on ne
pouvait faire auparavant, telles que d’assommer les
éléphants sans coup férir, de se balancer aux arbres sans
escarpolettes, aussi commodément que le macaque le mieux
conditionné, de se passer de parapluie ou d’ombrelle, en
déployant la queue par-dessus sa tête en guise de panache, comme
font les écureuils qui se privent de riflards très
agréablement, et autres prérogatives qu’il serait trop long
d’énumérer. Plusieurs phalanstériens
prétendent même qu’ils en ont déjà une petite
qui ne demande qu’à devenir plus grande, pour peu que Dieu leur
prête vie.
Charles Fourier a inventé autant
d’espèces d’animaux que Georges Cuvier, le grand naturaliste.
Il a inventé des chevaux qui seront trois fois gros comme des
éléphants, des chiens grands comme des tigres, des poissons
capables de rassasier plus de monde que les trois poissons de
Jésus-Christ que les incrédules voltairiens pensent être des
poissons d’avril, et moi une magnifique parabole. Il a bâti des
villes auprès de qui Rome, Babylone et Tyr ne sont que des
taupinières ; il a entassé des Babels l’une sur
l’autre, et fait monter dans les rifles des spirales plus infinies que
celles de toutes les gravures de John Martinn ; il a imaginé je ne
sais combien d’ordres d’architecture et de nouveaux
assaisonnements ; il a fait un projet de théâtre qui
paraîtrait grandiose même à des Romains de l’empire, et
dressé un menu de dîner que Lucius ou Nomentanus eussent
peut-être trouvé suffisant pour un dîner d’amis ;
il promet de créer des plaisirs nouveaux, et de développer les
organes et les sens ; il doit rendre les femmes plus belles et plus
voluptueuses, les hommes plus robustes et plus vigoureux ; il vous garantit
des enfants, et se propose de réduire le nombre des habitants du monde de
façon que chacun y soit à son aise ; ce qui est plus
raisonnable que de pousser les prolétaires à en faire
d’autres, sauf à les canonner ensuite dans les rues quand ils
pullulent trop, et à leur envoyer des boulets au lieu de pain.
Le progrès est possible de cette
façon seulement. – Tout le reste est une dérision
amère, une pantalonnade sans esprit, qui n’est pas même bonne
à duper des gobe-mouches idiots.
Le phalanstère est vraiment un progrès sur
l’abbaye de Thélème, et relègue définitivement
le paradis terrestre au nombre des choses tout à fait surannées et
perruques. Les Mille et une Nuits et les Contes de madame d’Aulnay peuvent
seuls lutter avantageusement avec le phalanstère. Quelle
fécondité ! quelle invention ! Il y a là de quoi
défrayer de merveilleux trois mille charretées de poèmes
romantiques ou classiques ; et nos versificateurs, académiciens ou
non, sont de bien piètres trouveurs, si on les compare à
M. Charles Fourier, l’inventeur des attractions passionnées.
– Cette idée de se servir de mouvements que l’on a
jusqu’ici cherché à réprimer est très
assurément une haute et puissante idée.
Ah ! vous dites que nous sommes en
progrès ! – Si, demain, un volcan ouvrait sa gueule à
Montmartre, et faisait à Paris un linceul de cendre et un tombeau de
lave, comme fit autrefois le Vésuve à Stabia, à
Pompéi et à Herculanum, et que, dans quelque mille ans, les
antiquaires de ce temps-là fissent des fouilles et exhumassent le cadavre
de la ville morte, dites quel monument serait resté debout pour
témoigner de la splendeur de la grande enterrée, Notre-Dame la
gothique ? – On aurait vraiment une belle idée de nos arts en
déblayant les Tuileries retouchées par M. Fontaine ! Les
statues du pont Louis XV feraient un bel effet, transportées dans les
musées d’alors ! Et, n’étaient les tableaux des
anciennes écoles et les statues de l’antiquité ou de la
Renaissance entassés dans la galerie du Louvre, ce long boyau
informe ; n’était le plafond d’Ingres, qui
empêcherait de croire que Paris ne fût qu’un campement de
Barbares, un village de Welches ou de Topinamboux, ce qu’on retirerait des
fouilles serait quelque chose de bien curieux. – Des briquets de gardes
nationaux et des casques de sapeurs pompiers, des écus frappés
d’un coin informe, voilà ce qu’on trouverait au lieu de ces
belles armes, si curieusement ciselées, que le moyen âge laisse au
fond de ses tours et de ses tombeaux en ruine, de ces médailles qui
remplissent les vases étrusques et pavent les fondements de toutes les
constructions romaines. Quant à nos misérables meubles de bois
plaqué, à tous ces pauvres coffres si nus, si laids, si mesquins
que l’on appelle commodes ou secrétaires, tous ces ustensiles
informes et fragiles, j’espère que le temps en aurait assez
pitié pour en détruire jusqu’au moindre vestige.
Une belle fois cette
fantaisie nous a pris de faire un monument grandiose et magnifique. Nous avons
d’abord été obligés d’en emprunter le plan aux
vieux Romains ; et, avant même d’être achevé,
notre Panthéon a fléchi sur ses jambes comme un enfant rachitique,
et a titubé comme un invalide ivre-mort, si bien qu’il nous a fallu
lui mettre des béquilles de pierre, sans quoi il serait chu piteusement
tout de son long, devant tout le monde, et aurait apprêté aux
nations à rire pour plus de cent ans. – Nous avons voulu planter un
obélisque sur une de nos places ; il nous fallut l’aller
filouter à Luxor, et nous avons été deux ans à
l’amener chez nous. La vieille Égypte bordait ses routes
d’obélisques, comme nous les nôtres de peupliers ; elle
en portait des bottes sous ses bras, comme un maraîcher porte ses bottes
d’asperges, et taillait un monolithe dans les flancs de ses montagnes de
granit plus facilement que nous un cure-dents ou un cure-oreilles. Il y a
quelques siècles, on avait Raphaël, on avait Michel-Ange ;
maintenant l’on a M. Paul Delaroche, le tout parce que l’on est
en progrès. – Vous vantez votre Opéra ; dix
Opéras comme les vôtres danseraient la sarabande dans un cirque
romain. M. Martin lui-même avec son tigre apprivoisé et son
pauvre lion goutteux et endormi comme un abonné de la
Gazette, est quelque chose de bien
misérable à côté d’un gladiateur de
l’antiquité. Vos représentations à
bénéfice qui durent
jusqu’à deux
heures du matin, qu’est-ce que cela quand on pense à ces jeux qui
duraient cent jours, à ces représentations où de
véritables vaisseaux se battaient véritablement dans une
véritable mer ; où des milliers d’hommes se taillaient
consciencieusement en pièces ; – pâlis, Ô
héroïque Franconi ! – où, la mer retirée,
le désert arrivait avec ses tigres et ses lions rugissants, terribles
comparses qui ne servaient qu’une fois, où le premier rôle
était rempli par quelque robuste athlète Dace ou Pannonien que
l’on eût été bien souvent embarrassé de faire
revenir à la fin de la pièce, dont l’amoureuse était
quelque belle et friande lionne de Numidie à jeun depuis trois
jours ? – L’éléphant funambule ne vous parait-il
pas supérieur à mademoiselle George ? Croyez-vous que
mademoiselle Taglioni danse mieux qu’Arbuscula, et Perrot mieux que
Bathylle ? Je suis persuadé que Roscins eût rendu des points
à Bocage, tout excellent qu’il soit. – Galéria
Coppiola remplit un rôle d’ingénue à cent ans
passés. Il est juste de dire que la plus vieille de nos jeunes
premières n’a guère plus de soixante ans, et que
mademoiselle Mars n’est pas même en progrès de ce
côté-là : ils avaient trois ou quatre mille dieux
auxquels ils croyaient, et nous n’en avons qu’un auquel nous ne
croyons guère ; c’est progresser d’une étrange
sorte. – Jupiter n’est-il pas plus fort que Don Juan, et un bien
autre séducteur ? En vérité, je ne sais ce que nous
avons inventé ou seulement perfectionné.
Après les journalistes
progressifs, et comme pour leur servir d’antithèse, il y a les
journalistes blasés, qui ont habituellement vingt ou vingt-deux ans, qui
ne sont jamais sortis de leur quartier et n’ont encore couché
qu’avec leur femme de ménage. Ceux-là, tout les ennuie, tout
les excède, tout les assomme ; ils sont rassasiés,
blasés, usés, inaccessibles. Ils connaissent d’avance ce que
vous allez leur dire ; ils ont vu, senti, éprouvé, entendu
tout ce qu’il est possible de voir, de sentir, d’éprouver et
d’entendre ; le cœur humain n’a pas de recoin si inconnu
qu’ils n’y aient porté la lanterne. Ils vous disent avec un
aplomb merveilleux : Le cœur humain n’est pas comme cela ;
les femmes ne sont pas faites ainsi ; ce caractère est faux ;
– ou bien : – Eh quoi ! toujours des amours ou des
haines ! toujours des hommes et des femmes ! Ne peut-on nous parler
d’autre chose ? Mais l’homme est usé
jusqu’à la corde, et la femme encore plus, depuis que
M. de Balzac s’en mêle.
Qui nous délivrera des hommes et des
femmes ?
– Vous croyez, monsieur, que votre fable est
neuve ? elle est neuve à la façon du Pont-Neuf : rien au
monde n’est plus commun ; j’ai lu cela je ne sais où,
quand j’étais en nourrice ou ailleurs ; on m’en rebat
les oreilles depuis dix ans. – Au reste, apprenez, monsieur, qu’il
n’y a rien que je ne sache, que tout est usé pour moi, et que votre
idée, fût-elle vierge comme la vierge Marie, je n’affirmerais
pas moins l’avoir vue se prostituer sur les bornes aux moindres grimauds
et aux plus minces cuistres.
Ces journalistes ont été
cause de Jocko, du Monstre Vert, des Lions de Mysore et de mille autres belles
inventions.
Ceux-là se plaignent continuellement
d’être obligés de lire des livres et de voir des
pièces de théâtre. À propos d’un méchant
vaudeville, ils vous parlent des amandiers en fleurs, de tilleuls qui embaument,
de la brise du printemps, de l’odeur du jeune feuillage ; ils se font
amants de la nature à la façon du jeune Werther, et cependant
n’ont jamais mis le pied hors de Paris, et ne distingueraient pas un chou
d’avec une betterave. – Si c’est l’hiver, ils vous
diront les agréments du foyer domestique, et le feu qui pétille et
les chenets, et les pantoufles, et la rêverie, et le demi-sommeil ;
ils ne manqueront pas de citer le fameux vers de Tibulle :
Quam
juvat immites ventos audire cubantem
moyennant quoi ils se donneront une petite tournure à
la fois désillusionnée et naïve la plus charmante du monde.
Ils se poseront en hommes sur qui l’œuvre des hommes ne peut plus
rien, que les émotions dramatiques laissent aussi froids et aussi secs
que le canif dont ils taillent leur plume, et qui crient cependant, comme J.-J.
Rousseau : Voilà la pervenche ! Ceux-là professent une
antipathie féroce pour les colonels du Gymnase, les oncles
d’Amérique, les cousins, les cousines, les vieux grognards
sensibles, les veuves romanesques, et tâchent de nous guérir du
vaudeville en prouvant chaque jour, par leurs feuilletons, que tous les
Français ne sont pas nés malins – En vérité,
nous ne trouvons pas grand mal à cela ; bien au contraire, et nous
nous plaisons à reconnaître que l’extinction du vaudeville ou
de l’opéra-comique en France (genre national) serait un des plus
grands bienfaits du ciel. – Mais je voudrais bien savoir quelle
espèce de littérature ces messieurs laisseraient
s’établir à la place de celle-là. Il est vrai que ce
ne pourrait être pis.
D’autres prêchent contre le
faux goût et traduisent Sénèque le tragique.
Dernièrement, et pour clore la marche, il s’est formé un
nouveau bataillon de critiques d’une espèce non encore vue.
Leur formule d’appréciation est la plus
commode, la plus extensible, la plus malléable, la plus
péremptoire, la plus superlative et la plus triomphante qu’un
critique ait jamais pu imaginer. Zoïle n’y eût certainement pas
perdu.
Jusqu’ici, lorsqu’on avait voulu
déprécier un ouvrage quelconque, ou le déconsidérer
aux yeux de l’abonné patriarcal et naïf, on avait fait des
citations fausses ou perfidement isolées ; on avait tronqué
des phrases et mutilé des vers, de façon que l’auteur
lui-même se fût trouvé le plus ridicule du monde ; on
lui avait intenté des plagiats imaginaires ; on rapprochait des
passages de son livre avec des passages d’auteurs anciens ou modernes, qui
n’y avaient pas le moindre rapport ; on l’accusait, en style de
cuisinière, et avec force solécismes, de ne pas savoir sa langue,
et de dénaturer le français de Racine et de Voltaire ; on
assurait sérieusement que son ouvrage poussait à
l’anthropophagie, et que les lecteurs devenaient immanquablement
cannibales ou hydrophobes dans le courant de la semaine ; mais tout cela
était pauvre, retardataire, faux toupet et fossile au possible À
force d’avoir traîné le long des feuilletons et des articles
Variétés,
l’accusation d’immoralité devenait insuffisante, et
tellement hors de service qu’il n’y avait plus guère que
le Constitutionnel, journal pudique et
progressif, comme on sait, qui eût ce désespéré
courage de l’employer encore.
L’on a donc inventé la critique d’avenir,
la critique prospective. Concevez-vous, du premier coup, comme cela est charmant
et provient d’une belle imagination ? La recette est simple, et
l’on peut vous la dire – Le livre qui sera beau et qu’on
louera est le livre qui n’a pas encore paru. Celui qui paraît est
infailliblement détestable. Celui de demain sera superbe ; mais
c’est toujours aujourd’hui.
Il en est de cette critique comme de ce barbier qui avait
pour enseigne ces mots écrits en gros caractères :
ICI
L’ON RASERA GRATIS DEMAIN.
Tous les pauvres diables qui lisaient la pancarte se
promettaient pour le lendemain cette douceur ineffable et souveraine
d’être barbifiés une fois en leur vie sans bourse
délier : et le poil en poussait d’aise d’un demi-pied au
menton pendant la nuitée qui précédait ce bien heureux
jour ; mais, quand ils avaient la serviette au cou, le frater leur
demandait s’ils avaient de l’argent, et qu’ils se
préparassent à cracher au bassin, sinon qu’il les
accommoderait en abatteurs de noix ou en cueilleurs de pommes du Perche ;
et il jurait son grand sacredieu qu’il leur trancherait la gorge avec son
rasoir, à moins qu’ils ne le payassent, et les pauvres claquedents,
tout marmiteux et piteux, d’alléguer la pancarte et la sacro-sainte
inscription. – Hé ! hé ! mes petits bedons !
faisait le barbier, vous n’êtes pas grands clercs, et auriez bon
besoin de retourner aux écoles ! La pancarte dit : Demain. Je
ne suis pas si niais et fantastique d’humeur que de raser gratis
aujourd’hui ; mes confrères diraient que je perds le
métier. – Revenez l’autre fois ou la semaine des trois
jeudis, vous vous en trouverez on ne peut mieux. Que je devienne ladre vert ou
mézeau, si je ne vous le fais gratis, foi d’honnête
barbier.
Les auteurs qui lisent un article
prospectif, où l’on daube un ouvrage actuel, se flattent que le
livre qu’ils font sera le livre de l’avenir. Ils tâchent de
s’accommoder, autant que faire se peut, aux idées du critique, et
se font sociaux, progressifs, moralisants, palingénésiques,
mythiques, panthéistes, buchézistes, croyant par là
échapper au formidable anathème ; mais il leur arrive ce qui
arrivait aux pratiques du barbier : – aujourd’hui n’est
pas la veille de demain. Le demain tant promis ne luira jamais sur le
monde ; car cette formule est trop commode pour qu’on
l’abandonne de sitôt. Tout en décriant ce livre dont on est
jaloux, et qu’on voudrait anéantir, on se donne les gants de la
plus généreuse impartialité. On a l’air de ne pas
demander mieux que de trouver bien à louer, et cependant on ne le fait
jamais. Cette recette est bien supérieure à celle que l’on
pouvait appeler rétrospective et qui consiste à ne vanter que des
ouvrages anciens, qu’on ne lit plus et qui ne gênent personne, aux
dépens des livres modernes, dont on s’occupe et qui blessent plus
directement les amours-propres.
Nous avons dit, avant de commencer cette
revue de messieurs les critiques, que la matière pourrait fournir quinze
ou seize mille volumes in-folio, mais que nous nous contenterions de quelques
lignes ; je commence à craindre que ces quelques lignes ne soient
des lignes de deux ou trois mille toises de longueur chacune et ne ressemblent
à ces grosses brochures épaisses à ne les pouvoir pas
trouer d’un trou de canon, et qui portent perfidement pour titre : Un
mot sur la révolution, un mot sur ceci ou cela. L’histoire des
faits et gestes, des amours multiples de la diva Madeleine de Maupin courrait
grand risque d’être éconduite, et on concevra que ce
n’est pas trop d’un volume tout entier pour chanter dignement les
aventures de cette belle Bradamante. – C’est pourquoi, quelque envie
que nous ayons de continuer le blason des illustres Aristarques de
l’époque, nous nous contenterons du crayon commencé que nous
venons d’en tirer, en y ajoutant quelques réflexions sur la
bonhomie de nos débonnaires confrères en Apollon, qui, aussi
stupides que le Cassandre des pantomimes, restent là à recevoir
les coups de batte d’Arlequin et les coups de pied au cul de Paillasse,
sans bouger non plus que des idoles.
Ils ressemblent à un maître
d’armes qui, dans un assaut, croiserait ses bras derrière son dos,
et recevrait dans sa poitrine découverte toutes les bottes de son
adversaire, sans essayer une seule parade.
C’est comme un plaidoyer où le procureur du roi
aurait seul la parole, ou comme un débat où la réplique ne
serait pas permise.
Le critique avance ceci et cela. Il tranche du grand et
taille en plein drap. Absurde, détestable, monstrueux : cela ne
ressemble à rien, cela ressemble à tout. On donne un drame, le
critique le va voir ; il se trouve qu’il ne répond en rien au
drame qu’il avait forgé dans sa tête sur le titre ;
alors, dans son feuilleton, il substitue son drame à lui au drame de
l’auteur. Il fait de grandes tartines d’érudition ; il
se débarrasse de toute la science qu’il a été se
faire la veille dans quelque bibliothèque et traite de Turc à More
des gens chez qui il devrait aller à l’école, et dont le
moindre en remontrerait à de plus forts que lui.
Les auteurs endurent cela avec une
magnanimité, une longanimité qui me paraît vraiment
inconcevable. Quels sont donc, au bout du compte, ces critiques au ton si
tranchant, à la parole si brève que l’on croirait les vrais
fils des dieux ? ce sont tout bonnement des hommes avec qui nous avons
été au collège, et à qui évidemment leurs
études ont moins profité qu’à nous, puisqu’ils
n’ont produit aucun ouvrage et ne peuvent faire autre chose que conchier
et gâter ceux des autres comme de véritables stryges
stymphalides.
Ne serait-ce pas quelque chose à faire que la
critique des critiques ? car ces grands dégoûtés, qui
font tant les superbes et les difficiles, sont loin d’avoir
l’infaillibilité de notre saint père. Il y aurait de quoi
remplir un journal quotidien et du plus grand format. Leurs bévues
historiques ou autres, leurs citations controuvées, leurs fautes de
français, leurs plagiats, leur radotage, leurs plaisanteries rebattues et
de mauvais goût, leur pauvreté d’idées, leur manque
d’intelligence et de tact, leur ignorance des choses les plus simples qui
leur fait volontiers prendre le Pirée pour un homme et M. Delaroche
pour un peintre fourniraient amplement aux auteurs de quoi prendre leur
revanche, sans autre travail que de souligner les passages au crayon et de les
reproduire textuellement ; car on ne reçoit pas avec le brevet de
critique le brevet de grand écrivain, et il ne suffit pas de reprocher
aux autres des fautes de langage ou de goût pour n’en point faire
soi-même ; nos critiques le prouvent tous les jours. – Que si
Chateaubriand, Lamartine et d’autres gens comme cela faisaient de la
critique, je comprendrais qu’on se mît à genoux et
qu’on adorât ; mais que MM. Z. K. Y. V. Q. X., ou telle
autre lettre de l’alphabet entre A et W, fassent les petits Quintiliens et
vous gourmandent au nom de la morale et de la belle littérature,
c’est ce qui me révolte toujours et me fait entrer en des fureurs
nonpareilles. Je voudrais qu’on fît une ordonnance de police qui
défendît à certains noms de se heurter à certains
autres. Il est vrai qu’un chien peut regarder un évêque, et
que Saint-Pierre de Rome, tout géant qu’il soit, ne peut
empêcher que ces Transtévérins ne le salissent par en bas
d’une étrange sorte ; mais je n’en crois pas moins
qu’il serait fou d’écrire au long de certaines
réputations monumentales :
DEFENSE
DE DEPOSER DES ORDURES ICI.
Charles X avait seul bien compris la question. En ordonnant
la suppression des journaux, il rendait un grand service aux arts et à la
civilisation. Les journaux sont des espèces de courtiers ou de maquignons
qui s’interposent entre les artistes et le public, entre le roi et le
peuple. On sait les belles choses qui en sont résultées. Ces
aboiements perpétuels assourdissent l’inspiration, et jettent une
telle méfiance dans les cœurs et dans les esprits que l’on
n’ose se fier ni à un poète, ni à un
gouvernement ; ce qui fait que la royauté et la poésie, ces
deux plus grandes choses du monde, deviennent impossibles, au grand malheur des
peuples, qui sacrifient leur bien-être au pauvre plaisir de lire, tous les
matins, quelques mauvaises feuilles de mauvais papier, barbouillées de
mauvaise encre et de mauvais style. Il n’y avait point de critique
d’art sous Jules II, et je ne connais pas de feuilleton sur Daniel de
Volterre, Sébastien del Piombo, Michel-Ange, Raphaël, ni sur
Ghiberti delle Porte, ni sur Benvenuto Cellini ; et cependant je pense que,
pour des gens qui n’avaient point de journaux, qui ne connaissaient ni le
mot
art ni le mot
artistique, ils avaient assez de talent
comme cela, et ne s’acquittaient point trop mal de leur métier. La
lecture des journaux empêche qu’il n’y ait de vrais savants et
de vrais artistes ; c’est comme un excès quotidien qui vous
fait arriver énervé et sans force sur la couche des Muses, ces
filles dures et difficiles qui veulent des amants vigoureux et tout neufs. Le
journal tue le livre, comme le livre a tué l’architecture, comme
l’artillerie a tué le courage et la force musculaire. On ne se
doute pas des plaisirs que nous enlèvent les journaux. Ils nous
ôtent la virginité de tout ; ils font qu’on n’a
rien en propre, et qu’on ne peut posséder un livre à soi
seul ; ils vous ôtent la surprise du théâtre, et vous
apprennent d’avance tous les dénouements ; ils vous privent du
plaisir de papoter, de cancaner, de commérer et de médire, de
faire une nouvelle ou d’en colporter une vraie pendant huit jours dans
tous les salons du monde. Ils nous entonnent, malgré nous, des jugements
tout faits, et nous préviennent contre des choses que nous
aimerions ; ils font que les marchands de briquets phosphoriques, pour peu
qu’ils aient de la mémoire, déraisonnent aussi
impertinemment littérature que des académiciens de province ;
ils font que, toute la journée, nous entendons, à la place
d’idées naïves ou d’âneries individuelles, des
lambeaux de journal mal digérés qui ressemblent à des
omelettes crues d’un côté et brûlées de
l’autre, et qu’on nous rassasie impitoyablement de nouvelles meules
de trois ou quatre heures, et que les enfants à la mamelle savent
déjà ; ils nous émoussent le goût, et nous
rendent pareils à ces buveurs d’eau-de-vie poivrée, à
ces avaleurs de limes et de râpes qui ne trouvent plus aucune saveur aux
vins les plus généreux et n’en peuvent saisir le bouquet
fleuri et parfumé. Si Louis-Philippe, une bonne fois pour toutes,
supprimait tous les journaux littéraires et politiques je lui en saurais
un gré infini, et je lui rimerais sur-le-champ un beau dithyrambe
échevelé en vers libres et à rimes croisées ;
signé : votre très humble et très fidèle sujet
etc. Que l’on ne s’imagine pas que l’on ne s’occuperait
plus de littérature ; au temps où il n’y avait pas de
journaux, un quatrain occupait tout Paris huit jours et une première
représentation six mois.
Il est vrai que
l’on perdrait à cela les annonces et les éloges à
trente sous la ligne, et la notoriété serait moins prompte et
moins foudroyante. Mais j’ai imaginé un moyen très
ingénieux de remplacer les annonces Si d’ici à la mise en
vente de ce glorieux roman, mon gracieux monarque a supprimé les
journaux, je m’en servirai très assurément, et je m’en
promets monts et merveilles. Le grand jour arrivé, vingt-quatre crieurs
à cheval, aux livrées de l’éditeur, avec son adresse
sur le dos et sur la poitrine, portant en main une bannière où
serait brodé des deux côtés le titre du roman,
précédés chacun d’un tambourineur et d’un
timbalier, parcourront la ville, et, s’arrêtant aux places et aux
carrefours, crieront à haute et intelligible voix :
C’est aujourd’hui et non hier ou demain que
l’on met en vente l’admirable, l’inimitable, le divin et plus
que divin roman du très célèbre Théophile Gautier,
Mademoiselle de Maupin, que
l’Europe et même les autres parties du monde et la Polynésie
attendent si impatiemment depuis un an et plus. Il s’en vend cinq cents
à la minute, et les éditions se succèdent de demi-heure en
demi-heure ; on est déjà à la dix-neuvième. Un
piquet de gardes municipaux est à la porte du magasin, contient la foule
et prévient tous les désordres. – Certes, cela vaudrait bien
une annonce de trois lignes dans les
Débats et le
Courrier français, entre les
ceintures élastiques, les cols en crinoline, les biberons en
tétine incorruptible, la pâte de Regnault et les recettes contre le
mal de dents.
Chapitre 1
Tu te plains, mon cher ami, de la
rareté de mes lettres. – Que veux-tu que je t’écrive,
sinon que je me porte bien et que j’ai toujours la même affection
pour toi ? – Ce sont choses que tu sais parfaitement, et qui sont si
naturelles à l’âge que j’ai et avec les belles
qualités qu’on te voit, qu’il y a presque du ridicule
à faire parcourir cent lieues à une misérable feuille de
papier pour ne rien dire de plus. – J’ai beau chercher, je
n’ai rien qui vaille la peine d’être rapporté ;
– ma vie est la plus unie du monde, et rien n’en vient couper la
monotonie. Aujourd’hui amène demain comme hier avait amené
aujourd’hui ; et, sans avoir la fatuité d’être
prophète, je puis prédire hardiment le matin ce qui
m’arrivera le soir.
Voici la disposition de ma journée : – je
me lève, cela va sans dire, et c’est le commencement de toute
journée ; je déjeune, je fais des armes, je sors, je rentre,
je dîne, fais quelques visites ou m’occupe de quelque lecture :
puis je me couche précisément comme j’avais fait la
veille ; je m’endors, et mon imagination, n’étant pas
excitée par des objets nouveaux, ne me fournit que des songes usés
et rebattus, aussi monotones que ma vie réelle : cela n’est
pas fort récréatif, comme tu vois. Cependant je m’accommode
mieux de cette existence que je n’aurais fait il y a six mois. – Je
m’ennuie, il est vrai, mais d’une manière tranquille et
résignée, qui ne manque pas d’une certaine douceur que je
comparerais assez volontiers à ces jours d’automne pâles et
tièdes auxquels on trouve un charme secret après les ardeurs
excessives de l’été.
Cette existence-là, quoique je
l’aie acceptée en apparence, n’est guère faite pour
moi cependant, ou du moins elle ressemble fort peu à celle que je me
rêve et à laquelle je me crois propre. – Peut-être me
trompé-je, et ne suis-je fait effectivement que pour ce genre de
vie ; mais j’ai peine à le croire, car, si
c’était ma vraie destinée, je m’y serais plus
aisément emboîté, et je n’aurais pas été
meurtri par ses angles à tant d’endroits et si
douloureusement.
Tu sais comme les aventures étranges ont un attrait
tout-puissant sur moi, comme j’adore tout ce qui est singulier, excessif
et périlleux, et avec quelle avidité je dévore les romans
et les histoires de voyages ; il n’y a peut-être pas sur la
terre de fantaisie plus folle et plus vagabonde que la mienne : eh bien, je
ne sais par quelle fatalité cela s’arrange, je n’ai jamais eu
une aventure, je n’ai jamais fait un voyage. Pour moi, le tour du monde
est le tour de la ville où je suis ; je touche mon horizon de tous
les côtés ; je me coudoie avec le réel. Ma vie est
celle du coquillage sur le banc de sable, du lierre autour de l’arbre, du
grillon dans la cheminée. – En vérité, je suis
étonné que mes pieds n’aient pas encore pris racine.
On peint l’Amour avec un bandeau sur les yeux ;
c’est le Destin qu’on devrait peindre ainsi.
J’ai pour valet une espèce
de manant assez lourd et assez stupide, qui a autant couru que le vent de bise,
qui a été au diable, je ne sais où, qui a vu de ses yeux
tout ce dont je me forme de si belles idées et s’en soucie comme
d’un verre d’eau ; il s’est trouvé dans les
situations les plus bizarres ; il a eu les plus étonnantes aventures
qu’on puisse avoir. Je le fais parler quelquefois, et j’enrage en
pensant que toutes ces belles choses sont arrivées à un butor qui
n’est capable ni de sentiment ni de réflexion, et qui n’est
bon qu’à faire ce qu’il fait, c’est-à-dire
à battre des habits et à décrotter des bottes.
Il est évident que la vie de ce maraud devait
être la mienne. – Pour lui, il me trouve fort heureux et entre en de
grands étonnements de me voir triste comme je suis.
Tout cela n’est pas fort intéressant, mon
pauvre ami, et ne vaut guère la peine d’être écrit,
n’est-ce pas ? Mais, puisque tu veux absolument que je
t’écrive, il faut bien que je te raconte ce que je pense et ce que
je sens, et que je te fasse l’histoire de mes idées, à
défaut d’événements et d’actions. – Il
n’y aura peut-être pas grand ordre ni grande nouveauté dans
ce que j’aurai à te dire ; mais il ne faudra t’en
prendre qu’à toi. Tu l’auras voulu.
Tu es mon ami d’enfance, j’ai été
élevé avec toi ; notre vie a été commune bien
longtemps, et nous sommes accoutumés à échanger nos plus
intimes pensées. Je puis donc te conter, sans rougir, toutes les
niaiseries qui traversent ma cervelle inoccupée ; je
n’ajouterai pas un mot, je ne retrancherai pas un mot, je n’ai pas
d’amour-propre avec toi. Aussi je serai exactement vrai, –
même dans les choses petites et honteuses ; ce n’est pas devant
toi, à coup sûr, que je me draperai.
Sous ce linceul d’ennui nonchalant
et affaissé dont je t’ai parlé tout à l’heure
remue parfois une pensée plutôt engourdie que morte, et je
n’ai pas toujours le calme doux et triste que donne la mélancolie.
– J’ai des rechutes et je retombe dans mes anciennes agitations.
Rien n’est fatigant au monde comme ces tourbillons sans motif et ces
élans sans but. – Ces jours-là, quoique je n’aie rien
à faire non plus que les autres, je me lève de très grand
matin, avant le soleil, tant il me semble que je suis pressé et que je
n’aurai jamais le temps qu’il faut ; je m’habille en
toute hâte, comme si le feu était à la maison, mettant mes
vêtements au hasard et me lamentant pour une minute perdue. –
Quelqu’un qui me verrait croirait que je vais à un rendez-vous
d’amour ou chercher de l’argent. – Point du tout. – Je
ne sais pas seulement où j’irai ; mais il faut que
j’aille, et je croirais mon salut compromis si je restais. – Il me
semble que l’on m’appelle du dehors, que mon destin passe à
cet instant-là dans la rue, et que la question de ma vie va se
décider.
Je descends, l’air effaré et surpris, les
habits en désordre, les cheveux mal peignés ; les gens se
retournent et rient à ma rencontre, et pensent que c’est un jeune
débauché qui a passé la nuit à la taverne ou
ailleurs. Je suis ivre en effet, quoique je n’aie pas bu, et j’ai
d’un ivrogne jusqu’à la démarche incertaine,
tantôt lente, tantôt rapide. Je vais de rue en rue comme un chien
qui a perdu son maître, cherchant à tout hasard, très
inquiet, très en éveil, me retournant au moindre bruit, me
glissant dans chaque groupe sans prendre souci des rebuffades des gens que je
heurte, et regardant partout avec une netteté de vision que je n’ai
pas dans d’autres moments. – Puis il m’est
démontré tout d’un coup que je me trompe, que ce n’est
pas là assurément, qu’il faut aller plus loin, à
l’autre bout de la ville, que sais-je ? Et je prends ma course comme
si diable m’emportait. – Je ne touche le sol que du bout des pieds,
et ne pèse pas une once. – Je dois en vérité avoir
l’air singulier avec ma mine affairée et furieuse, mes bras
gesticulants et les cris inarticulés que je pousse. – Quand
j’y songe de sang-froid, je me ris au nez à moi-même de tout
mon cœur, ce qui ne m’empêche pas, je te prie de le croire, de
recommencer à la prochaine occasion.
Si l’on me demandait pourquoi je
cours amas, je serais certainement fort embarrassé de répondre. Je
n’ai pas de hâte d’arriver, puisque je ne vais nulle part. Je
ne crains pas d’être en retard, puisque je n’ai pas
d’heure. – Personne ne m’attend, – et je n’ai
aucune raison de me presser ici.
Est-ce une occasion d’aimer, une
aventure, une femme, une idée ou une fortune, quelque chose qui manque
à ma vie et que je cherche sans m’en rendre compte, et
poussé par un instinct confus ? est-ce mon existence qui se veut
compléter ? est-ce l’envie de sortir de chez moi et de
moi-même, l’ennui de ma situation et le désir d’une
autre ? C’est quelque chose de cela, et peut-être tout cela
ensemble. – Toujours est-il que c’est un état fort
déplaisant, une irritation fébrile à laquelle
succède ordinairement la plus plate atonie.
Souvent j’ai cette idée que, si
j’étais parti une heure plus tôt, ou si j’avais
doublé le pas, je serais arrivé à temps ; que, pendant
que je passais par cette rue, ce que je cherche passait par l’autre, et
qu’il a suffi d’un embarras de voitures pour me faire manquer ce que
je poursuis à tout hasard depuis si longtemps. – Tu ne peux
t’imaginer les grandes tristesses et les profonds désespoirs
où je tombe quand je vois que tout cela n’aboutit à rien, et
que ma jeunesse se passe et qu’aucune perspective ne s’ouvre devant
moi ; alors toutes mes passions inoccupées grondent sourdement dans
mon cœur, et se dévorent entre elles faute d’autre aliment,
comme les bêtes d’une ménagerie auxquelles le gardien a
oublié de donner leur nourriture. Malgré les
désappointements étouffés et souterrains de tous les jours,
il y a quelque chose en moi qui résiste et ne veut pas mourir. Je
n’ai pas d’espérance, car, pour espérer, il faut un
désir, une certaine propension à souhaiter que les choses tournent
d’une manière plutôt que d’une autre. Je ne
désire rien, car je désire tout. Je n’esp&egra